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lundi, 20 juin 2016

Le Meilleur de Tous [Nouvelles/Thriller]

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Synopsis : L'agent du FBI Gary Chase doit faire équipe avec Vincent Faulk, un policier démis de ses fonctions suite à une forme aigüe de schizophrénie. Vincent s'avère rapidement être la meilleure arme pour capturer Eric Schultz, un dangereux psychopathe, lui aussi schizophrène et arrêté par Vincent quelques années plus tôt.  

Fraîchement évadé, Eric sème rapidement les cadavres derrière lui. Le temps est compté. Le tandem réussira-t-il à neutraliser cet implacable tueur en série avant qu'il ne se volatilise ?

 

1

 

- Qu’est-ce que tu fous là, salope ? Je t’ai déjà dit de me foutre la paix. Ca te plaît de me harceler, c’est ça ? Tu prends ton pied ! Et bah profites-en parce que ça va pas durer !

- Mais à qui vous parlez ? C’est à moi ?

La jeune métisse était terrorisée, mais sa curiosité était devenue plus importante que sa propre survie. Eric la maintenait fermement par la gorge contre la porte du placard de l’entrée.

Il l’avait suivie jusque chez elle. Elle habitait la campagne. Il savait qu’il ne serait pas dérangé. Il tourna la tête en direction de la porte d’entrée.

- Putain, Jimmy, t’avais raison ! C’est vraiment un coin paumé, ici.

- Pas de problème, dit Jimmy.

Assis en tailleur, la casquette baissée, il jouait avec sa fidèle balle de base-ball. Il cessa brusquement de la lancer et jeta un regard noir vers sa gauche.

- Par contre, t’aurais pas dû dire à Jenny où on allait.

Le visage d’Eric se crispa et il suivit le regard du garçon. Une belle rousse le dévisageait avec un air goguenard en feignant de se limer les ongles.

- Hein ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?  Je lui ai rien dit. C’est pas moi qui l’ai amenée ici. Tu sais bien que je veux plus la voir. On est plus ensemble. Hein, t’entends, salope ? C’est plus la peine de t’accrocher à moi ! Tu m’as fait croire que tu m’aimais, ça t’a pas suffit ?

La pin-up minauda.

- Mon pauvre Eric, t’es même pas foutu de reconnaître la vérité.

Eric transpirait comme un bœuf, mais c’est à peine s’il s’en apercevait, au contraire de sa victime que la vue des gouttes de sueur rendait plus nerveuse encore. Elle tentait désespérément de déceler une silhouette, une ombre qui aurait témoigné de la présence d’un autre occupant dans la maison. En vain. Elle commença alors à comprendre à qui elle avait affaire. Son cœur devint alors le baromètre de sa peur.

- La vérité ? Quelle vérité ? s’exclama Eric. Il ne réalisa pas non plus qu’il avait resserré son étreinte sur le frêle cou de la métisse. Ses borborygmes ne l’alertèrent aucunement.

La rousse exhala un nuage de fumée pris à une cigarette avant de l’informer froidement :

- Que t’es un putain d’impuissant qui ne sait jouir que de son propre malheur.

Jenny avait parlé avec un total détachement, comme répétant une rengaine.

Ce qui eut le don d’enflammer Eric.

- Quoi ? Moi…Moi, je suis un impuissant ? C’est moi que tu traites d’impuissant ?

Son expression s’altéra. Il libéra sa proie et serra les poings de colère.

- Je t’aimais, Jenny. Je t’aimais comme un fou, mais tu ne m’as pas laissé le temps de te combler. J’avais tellement à te donner. T’as pas idée. Tellement d’amour.

Il releva la tête et la regarda droit dans les yeux. Saturé par les regrets et la nostalgie, il pleurait silencieusement.

- De plaisir aussi.

Jimmy fit claquer une bulle de chewing-gum.

- La gonzesse se tire.

Eric recouvrit sa nature de prédateur en une fraction de seconde. Il fit volte-face. La jeune métisse venait d’ouvrir la porte d'entrée et s’apprêtait à s’élancer au-dehors. Il la rattrapa en un éclair et la plaqua derechef contre la porte du placard avec une violence inouïe.

- Pitié, faites pas ça ! Je ne vous connais pas, je ne vous ai rien fait !

Eric ne l’entendit pas. Il regarda une dernière fois en direction de Jenny, là où sa victime ne voyait qu’un espace vide, terriblement dénué de tout intérêt. Le regard du tueur devint soudain noir comme la nuit.

- Tu vas voir si je suis un impuissant !

 

 

2

 

 

 Gary Chase était sur la route depuis l’aube. Depuis son départ précipité de New-York, il supportait un grand manque de sommeil, de nombreux cafés aussi mauvais que coûteux, quelques chauffards, mais ce qui l’exaspérait par-dessus tout, c’était de devoir traverser presque la moitié de la Pennsylvanie sans trop savoir pourquoi.

Cas de force majeur, s’était-il répété tout au long du trajet en singeant la voix suave de son patron. L’expression avait bon dos. Le repos aussi était un cas de force majeur. Seulement Ted Meyers du FBI n’était pas du genre à se laisser attendrir avec ce genre d’argument.

Gary avait néanmoins réussi à joindre Phil Tretco, le shérif du comté de Tioga, afin d’obtenir des détails supplémentaires sur l’affaire. Tout en roulant en direction de Knoxville, il questionna son interlocuteur par téléphone :

- Mais pourquoi ne pas avoir embauché de la main d’œuvre locale ?

 

Phil Tretco caressa son crâne glabre avant d’indiquer une chaise vide à Gary.

- Nos effectifs sont considérablement réduits en ce moment. Et puis pour ne rien vous cacher, le dossier que je suis chargé de vous transmettre est loin d’être banal. Sans vouloir vous lancer de fleurs, on est pas de taille, ici.

Gary haussa les sourcils de manière hautement comique :

- Quoi ? C’est pas une simple fugue d’adolescent ?

Le shérif sourit avant de poser une chemise en carton devant l’agent.

- Eric Schultz ? fit Gary en feuilletant le dossier. Ca me dit quelque chose.

- Le contraire serait étonnant. Il est connu pour avoir le meurtre dans le sang et le diable dans la peau. Tuer est totalement compulsif chez lui. Il peut tuer n’importe qui, n’importe quand. Isolé ou en public, rien ne l’arrête. Il s’adapte à toutes les situations. C’est un vrai prédateur humain.

- Ce n’est quand même pas un surhomme.

Tretco poussa un soupir qui n’annonçait rien de bon.

- Pire. Il est schizophrène. Le pire cas qu’on ait jamais vu.

- Comment ça ? Vous voulez dire qu’il a…une dizaine de personnalités ?

- Une infinité.

- Sur toute une vie, je veux bien le croire.

Tretco fixa Gary droit dans les yeux.

- Non, je voulais dire par jour.

L’agent grimaça, visiblement perplexe.

- Ca veut dire quoi, exactement ?

- Ca veut dire que dans une situation extrême, quand vous, vous n’avez qu’une seule option, lui, il en a à revendre.

- C’est tout ce que vous avez trouvé pour m’encourager ?

Le shérif ne releva pas et Gary regretta une fois de plus que son sens de l’humour soit un humour à sens unique.

- Personne ne l’a jamais arrêté ? ajouta-t-il pour refaire bonne figure.

- Si, un seul homme. C’est justement pour ça que vous êtes ici. Comme je vous l’ai dit, nos effectifs sont réduits. Je vous demande de nous le ramener.

- Qui est-ce ?

- Un flic. Il travaillait sous mes ordres. Il est à la retraite, maintenant. Mais c’est un type encore brillant qui va pouvoir vous filer un sacré coup de main sur cette affaire.

- Pour avoir réussi à arrêter Schultz, ça doit être un génie.

 

 

3

 

 

Gary descendit de son Landcruiser noir et releva le col de son imperméable. La neige s’était remise à tomber. A travers les flocons, il distingua la bâtisse blanche et élégante perdue au fond des bois.

Sympa la maison de retraite, se dit-il. Faudra pas que j’oublie de demander à finir mes jours par ici.

Lorsqu’il lut le panneau d’accueil, il déchanta. Il empoigna son téléphone portable et quelques secondes plus tard Phil Tretco était en ligne.

- Ecoutez Phil, vous avez dû vous tromper d’adresse. Je suis devant un institut psychiatrique.

- Non, ce n’est pas une erreur, monsieur Chase. Vous êtes à la bonne adresse.

Gary déglutit.

- Ok, je commence à comprendre. Vous aviez peur que je refuse, c’est ça ?

- Il y a de ça. Désolé, je ne fais que suivre les instructions de votre supérieur.

- Je savais qu’il m’appréciait, mais à ce point là…Comment s’appelle mon client ? ironisa Gary pour se détendre l’esprit.

- Il s’appelle Vincent Faulk.

- Ce n’est pas un génie, alors.

- D’un certain point de vue, si. Il a le même génie que Schultz. Sauf qu’il est de notre côté.

Gary poussa un soupir.

- Je vois.

 

Quelques instants après, le temps pour Gary d’encaisser ce nouveau choc, il se retrouva en présence de la responsable du Dickinson Mental Health Center, une femme d’une quarantaine d’années, très accorte, mais surtout très réfractaire à l’idée de se séparer de l’un de ses pensionnaires.

- Je suis désolée, monsieur Chase, mais il est hors de question que ce patient quitte notre établissement. Encore moins pour se replonger dans une enquête propre à détruire tout ce que nous avons mis en place depuis des années pour le traiter.

Gary produisit un document avec un geste et un sourire qui témoignaient fidèlement de son expérience de cas similaires.

- Le gouvernement des Etats-Unis n’est pas d’accord avec vous, madame. Vous avez d’autres arguments à lui opposer aussi vains que celui-ci ou je peux emmener votre précieux patient ?

 

Lorsque Gary pénétra dans la chambre de Vincent Faulk, un médecin s’apprêtait à lui administrer sa dose de médicaments quotidienne.

Gary observa le patient, un type plutôt banal hormis un embonpoint manifeste et des traits juvénils, avant de remarquer l’alignement de flacons et de comprimés sur la table. Conscient que la prise du traitement nécessitait plus de temps qu’il n’en disposait, il tendit au thérapeute un sac en papier en souriant jusqu’aux oreilles :

- C’est pour emporter !

 

 

4

 

 

- Vous vous êtes cru dans un fast-food ?

Vincent Faulk regardait le paysage défiler tandis que la voiture filait à nouveau en direction de Knoxville.

- Désolé, dit Gary. Le temps nous est compté.

- J’apprécie beaucoup d’être à nouveau dehors, je ne vous le cache pas, mais ce serait trop vous demander de me dire pourquoi vous m’avez fait sortir ?

- Ca tient en deux mots : Eric Schultz.

Le visage de Vincent se décomposa.

- Il a refait parler de lui ?

- Tout juste. Il s’est évadé il y a deux jours. Hier, le corps d’une jeune métisse a été retrouvé chez elle, près de Philadelphie. Elle a été violée, puis étranglée. On a retrouvé ses empreintes. Il n’a fait aucun effort pour les cacher. Vu son profil, on peut craindre que ce ne soit que le début d’une longue série.

Vincent poussa un soupir à fendre l’âme.

- Et moi qui croyais qu’aujourd’hui était peut-être la promesse d’un bonheur insoupçonné.

- Navré, Vincent. Je suis agent du FBI, pas animateur télé. La bonne nouvelle, ça va être à nous de la fabriquer.

- Je dois vous aider à le remettre en cellule, c’est ça ?

Gary opina.

- Vous l’avez déjà fait, non ? Ce sera un jeu d’enfant. J’ai pas l’habitude d’avoir un partenaire, mais je suis sûr que ça se passera bien.

- Loin de moi l’idée de vous décevoir, mais à l’époque où j’ai arrêté Eric, je n’étais pas malade.

- Justement, maintenant que vous êtes, disons plus proche de lui, vous êtes l’homme idéal pour me seconder sur cette affaire. Encore plus qu’avant.

Vincent n’ajouta rien, mais son expression trahit ses doutes à ce sujet.

- Ok, fit Gary avec un soudain entrain. Alors, comment ça se passe ce phénomène de personnalité multiple ? Par exemple, là, pendant que nous discutons, vous voyez d’autres personnes…je sais pas moi…disons…à l’arrière de la voiture ?

Il fit un signe de la main et adressa un sourire débile au rétroviseur intérieur.

Evidemment, Vincent fut loin de partager la légèreté de son point de vue. Son ton fut assez éloquent.

- Je vois des gens qui ont tous leur place là où je les vois. C’est la perversité de cette maladie.

- Je savais que résumer la schizophrénie à entendre des voix était simpliste. Mais j’avoue que je ne m’attendais pas à ça. Les illusions dont vous êtes victime ne sont pas seulement auditives, alors ?

Vincent opina à son tour.

- Il m’est extrêmement difficile voire impossible de différencier les gens réels de ceux que j’invente. Si nous traversions un carnaval, je verrai des musiciens, des danseurs, des chanteurs, des gens en train de s’amuser, tout comme vous. Mais je verrai aussi des musiciens, des danseurs, des chanteurs et des gens qui s’amusent, mais qui n’existent pas.

- Pourquoi vous les matérialisez ? Je veux dire, qu’est-ce qu’ils vous apportent ces gens imaginaires ?

- C’est évident, un équilibre. Je vois des personnes que j’ai besoin ou envie de voir.

- Je crois que je comprends. Votre esprit fonctionne un peu comme si vous rêviez.

- Oui, il y a de ça. C’est une sorte de rêve éveillé. Sauf que le rêve et la réalité sont étroitement imbriqués au point de ne faire qu’un.

Gary réalisa qu’il était en train de se passionner pour leur conversation. Il avait toujours été curieux, c’est ce qui faisait de lui un agent de terrain efficace. Ce qui constituait l’ombre et la lumière des êtres humains l’avait toujours fasciné au plus haut point.

- Mais si nous partons de ce principe, il vous arrive peut-être de voir des choses que vous ne voudriez pas voir, comme lorsque l’on fait un cauchemar.

- Oui, l’inconscient est loin d’être une science exacte. Il peut m’arriver de rencontrer des personnes qui me fragilisent sur un plan émotionnel.

Le visage de Gary s’illumina comme un sapin de Noël.

- Qui vous fragilisent ? Mais c’est bon, ça !

- Je ne vois pas en quoi.

- Là, vous me décevez, alors. Si certaines de vos visions vous rendent vulnérables, alors il en est certainement de même pour Schultz. J’ai tout son dossier. En l’épluchant, nous trouverons sans doute les éléments propres à susciter cette fragilité chez lui.

- Vous voulez les exploiter ?

Gary arbora son plus large sourire.

- Mieux que ça. Je veux pouvoir les lui faire créer à son insu.

 

5

 

 

Gary avait arrêté la voiture à une station-service, histoire de faire le plein et de se remplir l’estomac. Lui et Vincent s’étaient installés à la table d’une cafétéria. Gary était absorbé dans la lecture du dossier de Schultz, tandis que Vincent observait les autres clients. Il plissa les yeux en dévisageant un routier qu’il lui semblait reconnaître. Puis il se rappela qu’il n’avait pas pris tout son traitement. Il ouvrit le sac en papier et commença à sortir les médicaments. Gary s’en saisit et jeta le contenu par la fenêtre.

Vincent le fusilla du regard :

- Mais qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes malade ?

- Moi, non, mais vous, oui. Et je tiens à ce que vous le restiez. On m’a fourni l’arme fatale pour stopper un tueur en série, je n’ai pas l’intention de l’échanger contre un flingue en plastique.

Sous le coup de la colère, Vincent se leva :

- Je ne suis pas une arme ! Je suis peut-être malade, mais je suis encore un être humain. Et je tiens à le rester !

Les clients alentours ainsi que les serveuses furent pour le moins embarrassés. Gary resta imperturbable.

- C’est tout à votre honneur. Il n’empêche que vous allez faire ce que je vous dis. Il n’y a que comme ça que tout se passera pour le mieux. Je vous respecte, Vincent, soyez certain de cela. Vous étiez flic et vous faisiez du bon boulot. Même malade, vous avez encore du potentiel. J’en suis le premier convaincu.

Vincent comprit qu’il était sincère. Il se rassit et calma ses nerfs sur son sandwich. Gary lui ficha la paix et se plongea dans le dossier de leur cible. Après quelques minutes de silence, il acquiesça de contentement, comme s'il avait trouvé le début d'un filon à creuser :

- Vous saviez que Schultz était sorti pendant plusieurs mois avec une prostituée ?

Vincent fit mine de ne pas avoir entendu avant de réaliser que c’était une réaction stupide.

- Oui. Elle s’appelait Jenny Carver. Ca s’est mal terminé.

- Il y a eu rupture visiblement.

- Dans tous les sens du terme. Il a rompu avec elle et lui a brisé le cou. Elle a été sa première victime. A partir de là, ça été l’engrenage.

Gary se désintéressa un instant du dossier et reporta son attention sur son équipier.

- Mais comment l’avez-vous arrêté au juste ?

- Très simplement. Il était encore inexpérimenté et moi je commençais à prendre mes marques en tant que flic. Et j’avais un excellent partenaire.

A ce moment, le visage de Vincent s’assombrit et il se réfugia dans le silence. Gary comprit qu’il n’obtiendrait rien de plus à ce sujet pour le moment. Il reprit sa lecture et son visage s’illumina subitement :

- Voilà, j’ai trouvé une piste ! Ses parents sont morts dans un accident de bateau. Il a été élevé par son grand-père. A la dure, à ce qu’il semble, si son témoignage est vrai.

- Battu ? s’enquit Vincent.

- Oui et pas qu’un peu. On aurait presque pitié.

- Pas de fumée sans feu.

- Donc imaginons que nous soyons en sa présence, est-ce que vous pensez qu’en évoquant son grand-père, en lui rappelant les tortures qu’il a subi, il puisse le matérialiser et se trouver dans un état de fragilité tel que ceux que vous avez pu connaître ?

- Il est raisonnable de le penser. Mais cela ne se fera pas en cinq minutes. Et il faut qu’il soit réceptif, à l’écoute.

- Bah, entre deux meurtres, j’imagine qu’il fait une pause !

Gary réalisa combien sa plaisanterie était d’un goût douteux. Une fois de plus.

- Désolé, ce n’était pas drôle.

- Je ne vous le fais pas dire, approuva Vincent avec un air de reproche. Vous savez, Agent Chase, vous et moi ne sommes pas si différents, finalement.

Gary but son café avant de grimacer de manière équivoque.

- Permettez-moi d’en douter.

Vincent ignora sa remarque :

- Nous avons tous les deux trouvé un subterfuge pour conserver un semblant d’équilibre mental dans un monde où la folie prédomine. Moi, j’invente des gens et vous, vous faites des blagues tordues.

L’agent Chase se contenta de sourire, trop effrayé à l’idée qu’il ait raison.

 

 

6

 

 

Le Landcruiser noir était bloqué par la circulation. La sortie de la station-service était bouchée par les véhicules des routiers, des touristes et des gens de passage, comme eux.

Loin de s’impatienter, Vincent en profitait pour contempler les alentours et surtout les passants. Des gens normaux, pensa-t-il. Enfin, qui lui apparaissaient comme tels.

- Vous voyez cette femme élégante devant nous ?

Voyant que Gary peinait à la repérer, il précisa :

- Celle avec un chignon et un manteau gris.

Gary pinça les lèvres.

- Qu’est-ce qui vous plairait ? Que je vous réponde que je la vois ou que je vous dise que vous l’avez inventée ?

Vincent arbora une mine renfrognée.

- Je préfère que vous ne répondiez pas. Elle est jolie et elle me sourit. Cela me suffit.

- Vous savez, il y a un moyen très simple de savoir si elle est réelle ou pas. Il suffit que vous essayiez de la toucher.

- Vous ignorez que je suis capable de croire que j’ai un contact physique avec mes créations. C’est pourtant précisé dans mon dossier et celui de Schultz. Vous auriez pu bosser un peu plus.

Gary s’amusa de sa réflexion.

- Intéressante perspective. Vous dites que vous pouvez les toucher ou du moins croire que vous le faites ? Alors qu’est-ce qui vous empêche de penser que je ne suis pas l’une de vos créations ?

Vincent lui adressa un sourire narquois.

- C’est vous qui conduisez, non ?

Gary lui rendit son sourire.

- Oui, à moins que vous ne soyez en réalité assis dans votre chambre et que vous imaginiez que nous sommes dans cette voiture en train d’avoir cette passionnante conversation.

- Vous me surestimez.

- J’ai entendu dire que l’esprit humain n’avait pas de limite, pérora Gary.

- Le mien, si.

- Alors espérons que celui de Schultz en ait aussi.

 

7

 

 

 Il était 11h00. La cafétéria était déserte. Eric commanda un petit-déjeuner tardif à une serveuse aguichante. Son poing droit se ferma lorsque ses yeux glissèrent sur la gorge de la jeune femme.

- Oublie-là !

Eric tourna la tête. Jimmy était assis à la table, en face de lui. Il jouait avec sa balle de baseball, la casquette baissée, faisant claquer une bulle de chewing-gum par intermittence.

- Tu m’as suivi ?

Jimmy ne répondit pas. Il se contenta d’indiquer de la tête la voiture de police garée à l’extérieur.

Eric émit une sorte de grognement.

- Jenny et maintenant les flics ! Tu serais pas en train de me porter la poisse, par hasard ?

Jimmy répondit par un claquement de bulle, preuve que du haut de ses quinze ans, il se fichait royalement de l’accusation.

Eric inspecta son environnement. Il fut interrompu dans son travail par une serveuse dont le badge indiquait qu’elle s’appelait Suzanne.

- Bonjour, Monsieur. Je peux prendre votre commande ?

Eric la regarda à peine. Elle accusait un certain âge et la fatigue qui allait avec.

- C’est déjà fait.

- Vous êtes sûr ? On ne s’est pourtant pas parlé.

Eric daigna lever les yeux.

- Votre collè…

Il réalisa simultanément que la serveuse aguichante qui l’avait accueilli avait disparu et que celle qui se tenait devant lui avait une masse de cheveux roux.

Son poing droit se ferma lorsque ses yeux glissèrent sur sa gorge.

Il jeta un regard à Jimmy. Ce dernier releva sa visière. Ses yeux n’étaient pas ceux d’un adolescent. C’était ceux d’un homme pris de folie furieuse. C’était ceux d’Eric.

Eric se jeta sur la serveuse et resserra ses mains autour de son cou. Elle poussa un croassement et commença à gesticuler comme un automate déréglé. Eric la maintint contre le comptoir.

- Tu vas voir si je suis un impuissant !

Une balle siffla à un centimètre de son visage, une autre fracassa une bouteille sur le comptoir.

- Police ! Lâche-là immédiatement et recule, Schultz !

Eric obtempéra lentement. La serveuse s’enfuit sans demander son reste. Eric entendit un policier venir dans son dos.

- Mets les mains sur la tête. Au moindre geste suspect, mon partenaire et moi n’hésiteront pas à t’abattre, compris ?

Schultz opina du chef avant de placer ses mains sur sa tête. A ce moment, la serveuse qui l’avait accueilli apparut derrière le comptoir, face à lui. Elle était baissée et le fixait avec intensité.

- Je ne sais pas ce qu’ils vous reprochent, chuchota-t-elle, mais je suis sûre que c’est une erreur. Du menton, elle indiqua un gros tesson de verre posé sur le comptoir.

Eric la remercia d’un discret hochement de tête.

- Ok, j’ai compris.

Le policier empoigna le bras droit d’Eric pour lui passer les menottes. Eric se déporta sur le côté avec une incroyable rapidité. Il saisit le bras de l’officier et faisant pivot, le jeta contre le comptoir. Le tesson lui perfora le visage dans un bruit atroce et une effusion de sang tout aussi écœurante. Eric se saisit de son pistolet et plaça le corps sans vie devant lui juste au moment où l’autre policier faisait feu.

Jimmy était resté à la table. Il attira l’attention d’Eric.

- Ne tire pas sur lui, tu vas tâcher son uniforme.

Comme d’habitude son ton était monocorde, dénué de toute émotion.

Eric fronça les sourcils. Il jeta un rapide coup d’œil au flic qui le menaçait à l’autre bout de la salle avant de noter qu’ils avaient sensiblement la même corpulence.

- Merci, Jimmy.

Jimmy baissa les yeux et suivant son regard, Eric avisa un couteau à steak abandonné sur la table. Il tira quelques balles avant de s’en saisir. Le policier avait visiblement des scrupules à tirer sur le cadavre de son partenaire. Il se rapprochait, tentant de repérer un défaut dans la cuirasse du tueur. Eric abaissa son bouclier sans crier gare…

- Vise la tête ! encouragea Jimmy.

Le visage d’Eric pâlit.

- Jenny ! Mais qu’est-ce que tu fous là ?

Perplexe, le policier tourna la tête en direction de la belle rousse, évidemment sans parvenir à la voir.

Alors Eric profita de sa distraction pour balancer le couteau avec une mortelle précision.

 

 

8

 

 

Vincent tentait de penser le moins possible à sa future confrontation avec Schultz. Et le fait qu’il ait contracté la même maladie que lui à un degré presque semblable ne pouvait qu’ajouter à son mal-être. Nul doute que s’il venait à l’apprendre, Schultz se ferait une joie de le railler sur l’ironie de son sort.

Gary leva un index pour faire une annonce importante.

- Un tiers des schizophrènes ne passent pas par les phases préliminaires et s’installent rapidement dans leur délire. Le facteur déclenchant est principalement le stress, mais l’origine du trouble est multifactorielle : génétique, environnementale, virale, biologique. La maladie demeure méconnue et le tabou sur les maladies mentales ne facilite pas les choses.

Vincent poussa un soupir long comme le bras.

- Wikipédia ?

Gary était tout sourire.

- Pas exactement. Mais j’ai effectivement vu ça sur le net. Vous savez ce que je crois, Vincent ?

L’intéressé s’abîma dans la contemplation de la route.

- J’ai peur de deviner.

- Je crois que de tous ces personnages que vous êtes capable d’imaginer, aucun ne vous arrivera jamais à la cheville. Vous êtes le meilleur de tous. Vous n’avez pas besoin d’eux. Vous le pensez seulement. Quand vous aurez compris cela, quand vous vous en serez convaincu, je pense que vous serez sur la bonne voie. Celle de la guérison.

Peut-être parce qu’il ne s’attendait pas à de tels mots de la part de l’agent Chase ou que personne d’autre avant lui n’avait su s’exprimer de la sorte à son sujet, Vincent se sentit brutalement ramené à une réalité, à une vérité auxquelles il ne s’était pas confronté depuis longtemps. Il sentit une douleur immense en même temps qu’une enivrante sensation de libération, hélas trop fugitive. Il se rendit compte qu’il pleurait.

Gary lui-même ne put rester de marbre face à la réaction qu’il venait de susciter. Il éprouva de la gêne, de la culpabilité, puis il sut qu’il n’avait fait que venir en aide de la manière la plus simple et la plus naturelle à quelqu’un qui en avait cruellement besoin. Il ressentit alors de la compassion et voulut exprimer sa sollicitude.

Il approcha une main, hésita, puis se ravisa.

De son côté, Vincent s’essuyait rageusement le visage dans l’espoir de balayer d’un seul coup toutes ces psychoses qui lui avaient gâché la vie.

Comme pour les distraire de leur malaise commun, le shérif Tretco choisit ce moment pour contacter Gary.

- Oui, shérif, nous serons là dans une dizaine de minutes. Merde ! Ca s’est passé quand ? Ok, nous allons sur place. A plus tard.

- Accrochez-vous, Vincent !

Gary fit demi-tour et écrasa l’accélérateur sous le regard terrorisé de Vincent.

- Schultz a abattu deux officiers de police dans une cafétéria. Et il a pris leur voiture.

Vincent secoua doucement la tête comme s’il était en train de comprendre quelque chose.

- Alors le prédateur vient de trouver son déguisement.

 

9

 

 

- Ok, merci Phil. Je vous tiens au courant.

Gary se tourna vers son partenaire.

- La voiture de police qu’a volé Schultz était équipée d’un émetteur. Elle a été localisée. Il se dirige vers Winnefield Heights par la 76.

Vincent pinça les lèvres.

- Il est beaucoup trop intelligent pour ne pas le faire délibérément. Il a une idée derrière la tête. Et je le connais suffisamment pour savoir que ce sera pas une bonne idée.

- Moi je crois que comme tous les psychopathes, il est amené fatalement à négliger la prudence au profit de ses pulsions les plus pressantes. Il se fout d’être repéré. C’est même ce qu’il veut, probablement.

- Pourquoi le voudrait-il ? Il est de nouveau libre, non ?

- Sans risques, pas de gloire, non ? Ce qu’il veut c’est être connu pour être reconnu. Il a été étouffé étant enfant, dans tous les sens du terme. Pour lui, tuer c’est sa façon de respirer, d’exister. Mais pour se sentir vraiment vivant, il a besoin que tout le monde le sache en vie. Il veut qu’on sache qu’il tue et qui il a tué. D’où cette apparente négligence lors des meurtres alors que c’est un cerveau brillant, c’est évident. Il n’aurait pas survécu aussi longtemps, sinon.

Vincent émit un sifflement exagéré.

- Jolie analyse. On voit qu’il y a du bagage.

- Mon psy aime beaucoup ce que je fais.

- Votre psy ?

- J’ai vu et entendu des choses, tout comme vous. Des choses que je préfèrerais oublier. J’imagine que je ne suis pas à l’abri, moi, non plus. Je prends des précautions. Je ne veux pas devenir dangereux.

- Ce n’est pas moi qui vais vous décourager.

Gary compris ce qu’il sous-entendait par là.

- Vous n’êtes pas dangereux, Vincent.

- Comment pouvez-vous en être certain ?

- Si l’une de vos visions vous ordonnait de me tuer, vous le feriez ?

- Non.

- Pourquoi ?

- Parce que ma conscience et ma morale me l’interdiraient. Contrairement à ce que beaucoup de monde pense, tous les schizos ne sont pas des fous sanguinaires.

- Je sais. Mais pourquoi Schultz n’est pas comme vous, ou plutôt, pourquoi vous n’êtes pas comme lui ? Vous avez sans doute vous aussi des raisons de passer à l’acte, par colère, par frustration, par rancune. Ce n’est jamais les raisons qui manquent.

- Justement, pas besoin d’être schizo pour en arriver là. Vous êtes bien placé pour le savoir. Des tueurs sans pitié vous avez dû en voir défiler et je suis certain que la plupart d’entre eux étaient considérés comme sains d’esprit. En ce qui me concerne, j’ai trouvé une astuce, un subterfuge. J’ai crée un vide en moi, insondable, une sorte de puits sans fond que je matérialise et dans lequel je déverse toute ma colère, toute ma haine, tout ce que j’ai de plus noir et de plus pesant. Jusqu’à maintenant cela a très bien fonctionné et je pense que c’est ce qui manque à Eric.

- Vous savez, même si je fais tout pour arrêter des types comme lui, je ressens toujours, à un moment ou à un autre, une sorte de compassion et même d’admiration pour eux. Parce que même si leur maladie leur sert d’excuse pour commettre leur crime, il y a beaucoup de souffrance personnelle à la base de leurs actes et ils doivent vivre avec tous les jours.

- Oui, il n’y a pas pire bourreau pour un être humain que lui-même.

- Je vous envie, Vincent.

Ce dernier soupira.

- Ne recommencez pas à être sarcastique. Je commençais juste à vous apprécier.

- Je le pense sincèrement.

- Alors pourquoi ?

- Parce que vous pouvez voir tous les gens que vous aimez quand vous en avez envie.

Vincent pencha la tête et émit un clappement de langue désapprobateur.

- Ils ne sont pas réels, vous le savez bien.

- Peut-être…
Gary reporta son regard sur la route, sans doute pour éviter de montrer ses yeux.
- …Mais ils sont plus supportables que la solitude.

 

10

 

Gary composa un numéro sur sa radio de bord.
- Qu’est-ce que vous faites ? Vous appelez des renforts ?
- Pas vraiment. J’appelle Schultz.
Vincent se figea.
- Quoi ?
- Tretco m’a filé le code de sa voiture. Schultz veut un rapport privilégié avec les autorités ? Il va l’avoir.
Après avoir composé le numéro, Gary tendit le micro à Vincent.
- Quoi, moi ?
Gray sourit.
- Vous pensiez vraiment y échapper ?
Vincent n’avait rien d’un gaulois, mais il eut soudain la sensation que le ciel lui tombait sur la tête.
- Non, pas vraiment.
Gary alluma le haut-parleur.
- Officier Jonathan Taylor, j’écoute.
Lorsque Vincent entendit la voix d’Eric résonner dans l’habitacle, son corps entier trembla. Il dut se faire violence pour parler sans que sa voix ne tremble elle aussi.
- Eric ? C’est Vincent Faulk.
Le visage d’Eric s’éclaira comme un arbre de Noël.
- Vincent ! C’est un plaisir ! A ton tour tu refais surface. Mais attention, cette fois, je suis le pêcheur et tu es le poisson.
Vincent jeta un regard significatif à Gary.
- Je me doutais bien que tu avais une sale idée en tête.
- La vengeance est un plat qui se mange froid. Moi j’ai toujours préféré manger chaud. En prison, j’avais trop le temps de remuer le couteau dans la plaie. Et puis, les médias ont fait leur travail. Il n’y a pas beaucoup d’endroits qui leur échappent, maintenant. L’intimité est devenue une denrée rare en ce monde. On paiera bientôt pour la conserver. C’est ce qu’on fait déjà.
Vincent sentit sa gorge se nouer. Il savait ce que sous-entendait Eric.
- J’ai beaucoup pensé à toi, Vincent. Quand j’ai appris ce qu’il t’était arrivé, plus encore. Rassure-toi, je t’épargnerai le couplet sur l’ironie du destin. Trop facile. En revanche, je frémis d’impatience à l’idée de tout ce que nous allons pouvoir partager bientôt. Surtout ne me réponds pas que nous n’avons rien à partager. Ce serait te voiler la face et tu le sais.
Vincent était comme paralysé. De se sentir tout à coup aussi proche malgré lui du tueur le faisait se sentir à nouveau coupable et peut-être même complice.
Gary dut l’encourager par de grands gestes pour qu’il reprenne la conversation.
- Qu’est-ce que tu veux, Eric ? Me tuer ?
- Non ! Enfin, pas dans l’immédiat. Disons que tes futures réactions seront déterminantes quant à ton avenir. Je savais qu’en m’évadant les autorités viendraient te chercher pour te remettre le pied à l’étrier, avec ta maladie comme porte-étendard. Tu m’as arrêté alors que je faisais mes armes. Depuis, je suis devenu un guerrier complet et accompli. C’est merveilleux tu ne trouves pas. La boucle est bouclée.
Gary s’empara vivement de la radio.
- Et si tu la bouclais justement !
Vincent lui reprit rageusement l’émetteur en le masquant de la main.
- Qu’est-ce que vous foutez ?
- Je joue le rôle du mauvais flic. Vous, il faut qu’il vous aime. C’est primordial. Vous vous souvenez de notre plan ? Son grand-père et tout le reste ? C’est vous qui allez vous en charger. Vous êtes le plus qualifié. Quand il sera en état de faiblesse, alors j’interviendrai.
Vincent opina sans pouvoir se départir d’un sourire sans joie.
- Désolé, Eric, je ne suis pas seul. On m’a imposé un chaperon.
Eric afficha un large sourire.
- FBI ?
- Tout juste.
- Alors toutes mes condoléances. En plus, je parie que c’est un vrai connard.
Eric s’esclaffa.
Vincent fixa Gary avec ironie.
- Encore dans le mille.
Gary secoua la tête, navré de sa réponse.
Vincent lui donna un petit coup de coude.
- Vous voulez passer pour le mauvais flic, oui ou non ?
- Bon, dit Eric, passons aux choses sérieuses. Il faut qu’on se voie.
- Où et quand ?
Eric jeta un coup d’œil à la carte posé sur le siège du passager. Un pistolet était posé dessus en guise de presse-papiers.
- Vous êtes où ?
Vincent interrogea Gary de la pointe du menton.
- Dites-lui qu’on est à Tioga.
- Tioga, ça te dit quelque chose ? C’est pas loin de Knoxville, là où j’exerçais.
Eric rit à nouveau.
- Je me rappelle bien de Knoxville. Comment va ce cher Phil Tretco ?
- Il va bien, souffla Gary.
- Il va bien, répéta Vincent. Toujours aussi chauve.
Vincent regretta sa plaisanterie. Le rire d’Eric avait quelque chose d’inquiétant.
- Ok, alors retrouvons-nous à mi-chemin.
- Et c’est où à mi-chemin ? Je m’appelle pas Google Map.
- Très drôle.
Eric prit quelques instants pour consulter sa carte.
- Rendez-vous à Wilkes-Barre. Plus précisément à l’aéroport.
- Un lieu publique ? s’épouvanta Vincent.
- Tout juste.
D’un geste, Gary signifia à Vincent qu’il ne servait à rien de négocier.
- Ok. Dans combien de temps ?
- Dans une heure.
- On n’y sera jamais dans une heure, annonça Gary.
- C’est trop juste pour nous, informa Vincent. On est en pleine campagne, comme je te l’ai dit. Tu connais le coin. La route est merdique, tout en lacets.
- Je vous donne une heure et demie. Si vous êtes pas à l’heure…
- Eric ! C’est pas un jeu !
- Tu te trompes, Vincent. La vie entière est un jeu. Elle nous le prouve tous les jours. Regarde-nous. Regarde ce qu’elle a fait de nous. Tu veux encore la prendre au sérieux, après tout ce que tu as vécu ? La vie se fout de nous. On est ses jouets. Je ne fais que lui renvoyer l’ascenseur.
- Peut-être, mais tu te trompes de cible.
Le ton d’Eric trancha avec le reste de la conversation.
- Ma cible c’est toi pour l’instant et si tu veux pas que j’en change en cours de route, je te conseille de te pointer à l’heure avec ta baby-sitter.
Vincent reposa la radio. Son visage était livide.
- Il a coupé.
- Bien joué, dit Gary.
- Mais pour le délai, ça va être coton !
Gary tapota le volant avec fierté.
- Je vais vous montrer ce qu’elle a dans le ventre. C’est un vrai tout-terrain. Comme moi.
Son regard s’enfiévra. Il sortit de la route et fonça à travers champs.

 

11

 

Vincent vomit son sandwich.
- Ca va mieux ? lui lança Gary depuis l’intérieur du Landcruiser.
L’intéressé secoua la tête.
- Vous m’aviez pas dit que vous étiez malade en bagnole !
Vincent s’essuya la bouche.
- Je ne le suis pas. C’est votre conduite ! Vous vous croyez au Paris-Dakkar ?
Gary s’esclaffa.
- Ok. On va reprendre la route. Mais je vous préviens, ce n’est que partie remise. Il faudra faire autorité sur votre estomac.
Gary sortit de la voiture pour mieux se faire entendre.
- J'ai profité de cette pause impovisée pour mettre Tretco au courant de la situation. J'ai également donner des directives très strictes pour qu'aucun flic de cet état ne se mette en travers de la route de Schultz. Mon patron, Ted Mayers, a appuyé ma demande et autant vous dire que personne ne bronche quand Ted donne un ordre.
Vincent leva le doigt comme s'il allait dire quelque chose, mais trois secondes après, il se penchait de nouveau vers le sol.


Peu après, Le Landcruiser regagna le confort et la monotonie de l’asphalte, pour le plus grand soulagement de Vincent.
- Ca va mieux ? s'enquit Gary.
- Oui. Désolé. C’est pas comme ça qu’on tiendra notre engagement.
- Essayer de dormir un peu. Il doit rester des cachets dans la boite à gants. Vous allez bientôt avoir du pain sur la planche, il faut que vous soyez en pleine forme. De mon côté, je vais tâcher de trouver un « terrain » d’entente.
Gary s’esclaffa, mais son rire s’étrangla.
Il pila brutalement, évitant de peu une collision avec une camionnette qui venait de s’immobiliser sans crier gare.
- Merde, je déteste ce genre d’abrutis !
Vincent était impassible, comme détaché des évènements. Mais ce n’était qu’une illusion.
- Il y a eu un accident.
- Comment le savez-vous ?
- J’ai été flic, n’oubliez pas. J’ai gardé un peu d’instinct.
A son tour, Gary émit un sifflement.
Vincent pouffa de rire.
- Non, je déconne. De mon côté, on voit de la fumée devant.
Pendant que Vincent sortait de la voiture et remontait la file de véhicules, Gary lança un appel pour prévenir les secours si ce n’était pas déjà fait. Lorsqu’il rejoignit Vincent, celui-ci était occupé à convaincre un officier débordé qu’il était en droit d’être là.
Gary brandit son insigne avec l’autorité dont il savait faire montre.
- FBI ! Cet homme travaille avec moi. Nous sommes sur une affaire importante et notre temps est compté.
L’officier grimaça.
- Le leur aussi si les pompiers ne rappliquent pas dans la minute.
Il indiqua du menton plusieurs personnes gisant à terre.
- Alors on va vous aider, déclara Vincent.
L’officier le remercia d’un signe de tête avant de revenir maintenir le périmètre de sécurité menacé par une foule de badauds trop curieux et de véhicules tout aussi encombrants.
Gary en profita pour fusiller Vincent du regard comme s’il avait dit une grossièreté.
- Bon dieu, Vincent ! Si on arrive en retard, Schultz en fera une affaire personnelle. C’est écrit noir sur blanc dans son dossier. Vous le connaissez mieux que moi. Ce type est tout sauf épris d’indulgence. Il nous le fera payer. Et vous savez comment !
A son tour, Vincent extériorisa son écoeurement :
- Ces gens sont en danger et vous ne pensez qu’à Schultz ?!!
- Il y a quatre personnes en danger ici, j’ai bien noté. Mais si nous n’arrivons pas à l’heure au rendez-vous, il y a aura des dizaines de victimes supplémentaires.
- C’est du délire ! On va quand même pas les laisser crever !
- Il y a des services médicaux pour ça. Ils sont déjà en route.
- Vous savez très bien qu’ils arriveront trop tard.
- Vous avez une idée ?
- Je vais en chercher une, moi, au moins.
Il s’approcha d’une des voitures avant d’ajouter sans se retourner :
- FBI ça voudrait pas dire Foutrement Bien Incapable, par hasard ?
- Ne soyez pas grossier. J’ai appris à analyser une situation et à prendre les meilleures décisions quelles qu’en soient les conséquences. Les sacrifices sont toujours à envisager, du moment qu’ils permettent la sauvegarde d’un plus grand nombre.
Vincent s’agenouilla sur la route près d’une des victimes.
- C’est pathétique. On dirait un discours militaire.
- La guerre est ce qu’elle est, mais elle a certainement apporté pas mal d’enseignements à ceux qui l’ont faite.
- Ouais, comme celle de pouvoir crever au nom d’une cause débile qu’ils ne cautionnaient même pas.
- Je vous trouve plutôt étroit d’esprit pour quelqu’un qui a autant d’imagination.
- C’est que vous jugez beaucoup trop vite. Et surtout très mal.
- Merci du sermon. Je tâcherai de m’en souvenir lorsqu’on ramassera les cadavres à Wilkes-Barre.
Sur ces mots, Gary improvisa un pansement pour interrompre l’hémorragie d’un accidenté.
- Connard, mumura Vincent.
La jeune femme dont il jaugeait les blessures revenait de reprendre connaissance.
- Quoi ?
- Madame, tout va bien, je suis de la police. Dites-moi si vous pouvez plier vos jambes et vos bras.
Elle vérifia avant d’opiner.
Lorsque tout sembla en ordre pour l’arrivée des secours, Gary fit un signe de la main à l’officier et se dirigea vers son Landcruiser d’un pas résolu.
Vincent le retint par un bras.
- C’est tout l’intérêt que vous portez à la vie des autres.
- Je me sens impuissant si vous voulez tout savoir. Je ne sais pas gérer ce genre de situations. Je ne sais plus. Demandez-moi n’importe quoi, mais pas ça.
Vincent ne perdit pas de sa hargne :
- Je peux savoir comment vous êtes arrivé au FBI ?
Gary se retourna. Il avait les yeux embués.
- J’ai perdu ma femme dans un accident de voiture. Ca fait presque trois ans. Ca vous paraît assez…significatif.
Viincent allait dire quelque chose lorsque l’officier arriva en courant. Il ne cachait pas sa panique :
- Une autre voiture vient d’être découverte. Elle a été projetée dans le fossé c’est pour ça qu’on ne l’a pas vue tout de suite. Les parents sont saints et saufs, mais leur fille est encore coincée à l’arrière.
- Et je parie que ça va exploser, lança Gary avec une étonnante légèreté.
Vincent le connaissait assez bien maintenant pour savoir que ce n’était qu’une illusion.
L’officier secoua la tête.
- Exactement. Et ce n’est pas tout. Les pompiers sont retardés. Y a eu un autre accident encore plus grave à quelques kilomètres au sud. C’est la merde !
Le trio courut jusqu’à la voiture en question. Gary et l’officier ne furent pas trop de deux pour rassurer les parents éplorés.
Gary revint ensuite aux côtés de Vincent qui avait ramassé une barre de fer et s’en servait comme levier pour ouvrir la portière. Les flammes envahissaient déjà l’habitacle. La situation semblait réellement désespérée. Il n’avait pas le matériel qu’il fallait.
Vincent regarda droit devant lui sur le bas-côté, à un endroit où tous les badauds y compris Gary ne voyait rien qu’un espace dénué de tout intérêt.
- Les secours sont là, ils vont nous dire quoi faire.
Les trois pompiers descendirent du camion. Ils fixèrent Vincent et personne d’autre.
D’un signe de tête, Vincent leur indiqua qu’il était prêt.
- Montrez-moi.
Tour à tour, Les trois sauveteurs montrèrent à Vincent les gestes à faire pour permettre le secours de l’enfant. Comme dans un état second, il donna des directives à Gary, à l’officier, aux parents et même aux badauds. Il avait l’air tellement sûr de lui qu’il ne vint à l’idée de personne de contester ses décisions. Avec discipline et patience, les paires de bras sollicités vinrent à bout du métal, mais le plus dur restait à faire. Vincent enleva la fillette dans ses bras. Elle ne devait pas avoir plus de dix ans. C’était une métisse. Il la posa au sol avec la plus extrême délicatesse comme si elle menaçait de se briser. Il s’agenouilla à côté d’elle. Elle respirait encore, mais son pouls était très faible. Gary s’approcha et murmura :
- Cette gamine va mourir et les secours ne sont toujours pas là. Je sais que ça peut paraître dément, mais je n’ai jamais fait de réanimation. Et vous ?
Vincent regarda en direction du bas-côté. Les trois pompiers et leur camion avaient disparu. Il fouilla alors le cercle de badauds du regard comme dans l’espoir de trouver une aide providentielle. Soudain, il remarqua une femme. Elle portait un manteau gris et un chignon. Elle lui sourit.
Vincent lui adressa un signe de tête. Son visage était méconnaissable. Gary l’observait, médusé.
- Montrez-moi.
La jeune femme s’exécuta aussitôt. Elle simula les gestes précis à faire avec le timing idéal, rapidement relayé par un vieil homme, puis un adolescent. Position de sécurité, bouche à bouche, massage cardiaque.
Vincent les observa avec une application exemplaire, reproduisant les gestes qui sauvent à la perfection, comme si sa propre vie en dépendait. Sa concentration était incroyable et les parents de l’enfant en étaient profondément émus. Mais leur émotion n’avait rien à envier à celle de Gary. A mesure qu’il comprenait d’où venait la formidable inspiration de Vincent, l’agent se sentit soudain tout petit et réellement insignifiant face au génie qui se manifestait face à lui.
Un hélicoptère arriva sur ces entrefaites. Il avait intercepté l’appel de détresse et repéré la fumée. La chance tournait. La fillette fut emportée dans les airs, rejoignant le ciel  en laissant bon espoir sur son état. Vincent avait fait ce qu’il fallait, parce qu’il avait su trouver des alliés à la hauteur. Il commença à regagner doucement la réalité. Son esprit lui paraissait confus. Il ne sut plus très bien ce qui venait de se passer. Gary le comprit rapidement.
- Je n’en reviens pas de ce que vous venez de faire. Vous l’avez sauvée. Sans vous, elle était condamnée. Vous l’avez sauvée. Vous seul l’avez fait. Vous aviez déjà fait des réanimations ?
Vincent regardait autour de lui, tentant de se réapproprier les évènements et surtout son mental. Il ne vit même pas les badauds lui adresser des louanges et des félicitations à qui mieux mieux. Il essaya de repérer une jeune femme avec un manteau gris dans la foule. Mais sans succès.
- Je… Je croyais ne pas m’en souvenir.

 

12

 

Les deux hommes reprirent la route. Ce qui s’était passé avait changé encore davantage la manière dont chacun percevait l’autre.
- Je suis vraiment navré pour votre femme. Je regrette de l’avoir appris dans ces circonstances.
- Il ne faut pas. Je ne vous en aurais sans doute jamais parlé, sinon. Et ça m’a fait le plus grand bien de le faire.
- Alors le psy ce n’est pas que pour le boulot.
Gary opina.
Vincent l’observa avec plus d’intérêt.
- Vous faites souvent des cauchemars, j’imagine.
- Oui.
Puis le regard de Gary changea et il retrouva sa véhémence :
- Vous êtes le parfait opposé de Schultz, déclara-t-il avec un engouement extraordinaire. Il est la mort et vous êtes la vie. Ne laissez jamais personne vous comparer à lui. Vous venez de sauver une enfant d’une mort certaine parce que vous avez vu des gens que personne d’autre n’était capable de voir. Dans votre cas, ce n’est pas une malédiction, ce n’est même pas une maladie. C’est un pouvoir, un don du ciel.
- Merci, ça me touche beaucoup, Gary. Seulement, j’ai des raisons d’être plus objectif que vous. Vous avez vu le côté lumineux, mais je possède aussi le côté obscur, pour vous donner une image qui vous parle.
- Comment ça ? Vous n’avez jamais tué personne que je sache.
Le visage de Vincent s’assombrit. Il se fermait à nouveau comme la fois où il avait évoqué son partenaire dans la cafétéria de la station-service.
Mais cette fois, la curiosité de Gary fut la plus forte :
- Dans quelles circonstances vous avez quitté la police, Vincent ?
- Je crois que c’est facile à deviner. Un schizo dans les forces de l’ordre, cherchez l’erreur.
Tout en disant cela, Vincent haussa les sourcils de manière comique.
Gary faillit s’étrangler de rire.
- En tout cas, vous n’avez pas été viré parce que vous étiez un tueur psychopathe.
- Vous l’avez lu dans mon dossier ?
- Non, je l’ai lu en vous.
- Et vous faites souvent ça ?
- Autant que possible. Ca aide à affiner l’instinct. Les dossiers c’est bien beau, mais c’est souvent incomplet et ça manque…
- D’humanité ?
- Quelque chose comme ça.
- Je ne savais pas que le FBI faisait dans la charité.
- Bien sûr que si. C’est même la raison de son existence.
- Peut-être, mais j’ai toujours pensé qu’il y avait anguille sous roche. Ne le prenez surtout pas mal.
- Je n’ai aucune raison. Moi, je sais pourquoi je fais ce métier.
- Pour les bonnes raisons ?
Gary opina.
Alors Vincent d’ajouter :
- Protéger et Servir et tout le tremblement ?
Nouveau hochement de tête.
- Et bien pour en revenir à mon cas, figurez-vous que je n’étais plus capable de tout ça et c’est pour ça qu’ils m’ont gentiment mis au rebut. Pas besoin de commettre un meurtre à la hache. Il a suffi que mes visions commencent à me distraire un peu trop et j’ai commis une grave erreur avec laquelle je dois vivre.
Voyant qu’il avait toute l’attention de Gary, Vincent, très confiant,  poursuivit :
- Pour vous la faire courte, j’étais avec un collègue, très sympa au demeurant. On aimait bien créer une sorte de compétition entre nous. Un jour, on devait appréhender un suspect dangereux et supposé armé. Au moment critique de l’arrestation, j’ai vu un gros chien noir débouler de nulle part dans l’appartement. C’était un vrai molosse. Sauf qu’il n’existait que dans mon imagination. En fait, j’ai compris plus tard que le stress de l’intervention m’avait fait matérialisé un de mes pires souvenirs d’enfance, Raoul, le chien de garde de mes voisins. J’ai cru qu’il allait nous attaquer. J’ai sorti mon arme et j’ai tiré pour l’effrayer. Ca a tout foutu en l’air. Le suspect nous a repéré et a fait feu. Mon partenaire a été touché à la poitrine. Je suis parvenu à neutraliser le gars, mais le mal était déjà fait. Mon collègue, il s’appelait Fernando, s’en est tiré de justesse. La suite vous la connaissez dans les grandes lignes.
Gary acquiesça.
-Témoignages, rapports d’enquête, entretien psychologique et diagnostic psychiatrique.
- Oui, ça n’a pas traîné. Je crois que mon cas a été bouclé en moins d’une semaine. Du jour au lendemain, je suis passé de jeune recrue prometteuse à l’ennemi public n°1.
- Mais pourquoi vous n’avez pas menti ?
- Mentir ? Pour quoi faire ?
- Pour vous protéger !
- J’étais peut-être schizo, mais j’étais encore lucide et je savais très bien que la seule façon intelligente de me protéger c’était de me faire soigner et dans les plus brefs délais. J’adorais mon métier, Agent Chase, et s’il m’est possible de le reprendre un jour, je serais le plus heureux des hommes.
- Je comprends. Mais personne ne vous a donc soutenu dans cette épreuve ? Vous aviez acquis une réputation quand même.
- On m’a regardé comme un pestiféré, comme si j’allais contaminer tout le central.
- Cela aurait dû rester confidentiel.
- Oui. Mais ça faisait sans doute trop plaisir à certains de me voir exclus du service. Le succès provoque toujours la jalousie de certains, surtout de ceux qui stagnent faute de prendre de réelles initiatives. J’en ai fait les frais.
- Et Phil Tretco ? Il a l’air d’un type honnête et sérieux.
- Il l’est. C’est effectivement le seul qui m’a vraiment témoigné du soutien. Mais ça n’a pas changé grand-chose. Personne ne m’a tendu la main dans ma famille. Je crois d’ailleurs qu’elle n’attendait que ça pour couper définitivement les ponts avec moi. De me sentir aussi seul au monde, ça a probablement aggravé la maladie. Il n’a pas fallu longtemps pour que je commence à voir des gens qui n’étaient pas vraiment là.

 

13

 

Eric roulait à toute vitesse. Il se mit à siffloter. Il se sentait joyeux. Il savait qu’on lui laisserait le champ libre jusqu’à Wilkes-Barre. Il connaissait les rouages de la police et la police le connaissait suffisamment pour savoir de quoi il était capable.
- Il suffirait qu’ils envoient un sniper pour te liquider. Tu y as pensé, mon chou ?
Eric jeta un coup d’œil dans le rétro intérieur. Jenny l’aguichait sur la banquette arrière. Elle était vêtue d’un corsage moulant sa généreuse poitrine et d’une mini-jupe qui laissait entrevoir le galbe de ses cuisses blanches. Eric se souvint de bons moments passés avec elle. Mais cela lui fit plus de mal que de bien.
- Quand est-ce que t’es montée ?
- Elle est là depuis le début, renseigna Jimmy, assis à côté d’elle.
Eric préféra les ignorer tous les deux. Il voulait profiter au maximum de son sentiment de liberté.
Sur la droite, il repéra une jolie fille faisant du stop. Elle était aussi sexy et provocante que Jenny. Ses poings se resserrèrent sur le volant. Il ralentit pour la détailler à sa convenance. Pensant qu’il allait s’arrêter, la fille se fit plus aguichante encore.
- Depuis quand tu t’es pas fait une pute ? Je veux dire, depuis moi ?
Jenny avait délibérément employé un ton détaché, comme si elle parlait de la pluie et du beau temps. C’était sa marque de fabrique, sa signature.
Les mains d’Eric se crispèrent un peu plus sur le volant. Il s’arrêta à la hauteur de l’auto-stoppeuse.
- Ne la prends pas, dit Jimmy avec une autorité toujours surprenante pour son âge.
- Vous commencez vraiment à me faire chier, tous les deux !
Eric redémarra en faisant crisser ses pneus. La fille avait disparu, comme consumé par sa colère.
- On t’a jamais dit que tu l’ouvrais un peu trop pour ton âge ?
Eric jetait des regards courroucés dans le rétro intérieur à l’attention de ses deux passagers.
- T’es pas ma mère, fit Jimmy avec dédain.
- S’il te plait, me parle pas de ta mère. En parlant de pute, en voilà bien une, tiens !
- Tu parles de ta sœur, je te signale.
C’était Jenny. Jenny la chieuse. Eric la détestait quand elle le méprisait et cherchait à le rabaisser à tout prix.
- A mon grand regret, rétorqua Eric. Mais comment t’appelles une fille qui passe son temps dans des palaces à se faire allumer par le premier gigolo venu ? Et pendant ce temps, qui s’occupe de son fils, hein ? Qui s’occupe du petit Jimmy ?
Eric soupira.
- Ca fait peut-être mal d’entendre ça, mais ça vaut mieux que de se voiler la face.
- Je sais très bien m’occuper de moi, dit Jimmy avant de faire claquer une bulle de chewing-gum.
- Ah ouais ? Si c’était le cas, tu serais pas assis à l’arrière de cette caisse avec un tonton en fuite déguisé en flic ! Tu crois pas ?
Le silence de ses deux passagers finit par lui donner raison.
Eric jeta un coup d’œil à sa montre.
- Je commence à doucement me faire chier, moi.
Il plissa les yeux. Quelque chose à environ cent mètres semblait obstruer la route. Il ralentit et son visage se tordit sous le coup d’une vive émotion lorsqu’il comprit ce qu’il se passait.
- Les fils de pute !
Il arrêta la voiture et se passa la langue sur les lèvres. Il y avait six voitures de patrouille et deux fois plus d’hommes. Des policiers en uniforme, armés de 9 mm et de fusils à pompe. Il avait tué deux des leurs. C’était plus qu’une arrestation. C’était une vendetta. Un mégaphone cracha son ultimatum :
- Eric Schultz ! Sors de ton véhicule les mains sur la tête. Tu as dix secondes. Au moindre geste suspect ou si tu n’obtempères pas, nous ouvrons le feu. Il n’y aura pas d’autre avertissement.
Eric sourit. Il redémarra et s’empara de la radio.
- Vincent ?
- Je t’écoute, Eric.
Vincent se tourna vers Gary.
- Pourquoi il nous rappelle ?
Gary se concentrait sur la route, mais cela ne l’empêcha pas pour autant d’ironiser :
- Peut-être que le doux son de votre voix lui manque.
Vincent grimaça.
- Ecoutez-moi bien, toi et ton connard de chaperon. Vous voulez jouer au con avec, moi, alors on va jouer. Mais je peux vous assurer qu’à ce jeu-là, j’ai toujours une longueur d’avance. Vous auriez jamais dû me coller ce barrage. Vous le savez bien. Je sais pas pourquoi vous avez fait ça. Vous croyez vraiment que ça va m’arrêter ? Maintenant c’est œil pour œil. Je vais passer en mode méchant. Surveillez bien la radio, car on va pas tarder à annoncer un massacre en règle. Vous l’aurez cherché !
Eric coupa la communication. Il avait parlé rapidement, sans donner le temps de répliquer à ses interlocuteurs.
Vincent et Gary se dévisagèrent, éberlués, puis Gary se mit à assener de grands coups sur le volant.
- Merde ! Merde ! Merde ! Putain, mais quels cons ! Je leur avais dit de ne rien faire. Ils en ont fait qu’à leur tête ! Maintenant on va payer les pots cassés !
- Il va tous les tuer, dit Vincent en imaginant très bien la scène. Et le pire, c’est que ce ne sera qu’un avant-goût. Ensuite, il nous fera payer notre trahison envers lui.
- Putain ! rugit Gary. On l’avait. Tout était réglé, il a fallu que ces enfoirés jouent les cow-boys !
- On peut rien faire, hein ?
Gary faisait fonctionner son cerveau à plein régime. Il n’avait pas le droit d’échouer si près du but. Il repensa subitement à Rachel, sa femme et à ce qu’elle lui aurait dit en cette occasion. Son regard s’illumina.
- Rappelle Eric. Tu vas lui demander de nous donner les plaques d’immatriculation des voitures du barrage. On va identifier ces enfoirés et les remettre vite fait derrière leur bureau. Il faut qu’il comprenne qu’on rien à voir avec ça.
Vincent s’exécuta fébrilement. Il composa plusieurs fois le numéro. En vain. Ses traits se décomposèrent lorsqu’il comprit qu’Eric ne répondrait pas. Gary accéléra de plus belle. Mais ils savaient tous deux qu’en dépit de leurs efforts la situation était en train de leur échapper.
Eric se frotta les mains.
- On dirait que j’ai un peu de boulot. Fermez les yeux, les copains, ça va pas être joli à voir. Il jeta un coup d’œil à l’arrière, mais ses deux passagers avaient visiblement préféré prendre congé.
Eric s’en félicita. Ces deux pots de colle l’auraient gêné de toute façon. Il arrêta la voiture à trente mètres du barrage et défia les policiers du regard à travers le pare-brise.
- Venez m’arrêter. Je sais que vous allez venir. Vous préférez me faire la peau les yeux dans les yeux, au corps à corps, hein ? Je sais ce que c’est. C’est viscéral. Et puis, loin des yeux…
Eric s’esclaffa.
Quatre flics s’avancèrent, l’arme haute, le regard mauvais. Le premier voulut ouvrir la portière du passager, mais elle l’était déjà. D’un coup de pied, Eric l’ouvrit à la volée. Le flic fut violemment jeté au sol et son arme vola loin de lui. Une balle éclata la vitre. Eric reçut quelques éclats. Il secoua la tête avant de se jeter sur la banquette arrière. Les trois flics ouvrirent le feu à plusieurs reprises. Le pare-brise explosa et les sièges de l’habitacle furent criblés d’impacts. Le silence s’installa, seulement troublé par les craquements du moteur encore chaud et par la respiration haletante des policiers aux aguets. La main armée d’Eric apparut au-dessus de la vitre arrière droite. L’un des flics ouvrit la bouche pour alerter ses partenaires, mais la balle lui perfora la pomme d’Adam. Il s’écroula face contre terre. Les deux autres répliquèrent. Ils arrosèrent l’arrière de la voiture avant de s’apercevoir qu’il n’y avait plus personne à l’intérieur. L’un des flics reçut une balle dans chaque cheville. L’autre comprit alors que le tueur était allongé sous le véhicule. Il se coucha sur le sol et brandit son arme. Eric fut plus rapide. Il visa entre les yeux et le toucha mortellement.
Celui qui avait été assommé par la portière reprit connaissance. Sa main chercha son arme à tâtons sur le bitume. Une menotte se referma sur son poignet et il se retrouva attaché à la portière en un éclair. Impuissant, il regarda Eric ramasser son fusil à pompe.
- C’est sûrement ça que tu veux ?
Le tueur le dominait de toute sa hauteur. Du sang avait éclaboussé son uniforme. Maintenant cela n’avait plus aucune importance. Il contempla l’arme entre ses mains. Il l’embrassa avant de se fendre d’un sourire carnassier.
- J’adore ce jouet !
Le flic tendit ses mains devant lui en un rempart illusoire.
- Faites pas ça. J’ai une femme et elle est enceinte. Je vous en supplie. J’obéis juste aux ordres.
Eric opina.
- Je comprends, petit. Moi aussi. Mais question hiérarchie, je suis légèrement au-dessus de toi.
Il lui colla le canon sous l’œil droit et appuya sur la détente.

 

14


Gary roulait à une vitesse indécente même pour un agent du FBI comme lui. Trop occupé à éviter un accident, il demanda à Vincent de contacter la police de Philadelphie.
- L'idée c'est de leur passer un savon, c'est ça ?
Gary acquiesça.
- Ils vont aussi devoir ramasser les morceaux avec nous.
Lorsque Vincent parvint à s'entretenir avec un responsable, les deux hommes furent ébranlés par son explication :
- J'ai envoyé personne sur cette route, vous pouvez me croire. On a bien reçu les consignes et on connaît suffisamment Schultz pour ne pas le provoquer sur son propre terrain.
- Vous êtes certain ?
- Je vous le répète : je n'ai mis aucun barrage en place. Il a libre accès jusqu'à Wilkes-Barre.
- Merci, dit Vincent  lorqu'il eut repris ses esprits. Vous pouvez pas savoir combien ça nous soulage.
Gary ralentit un peu et s'affaissa sur son siège en soupirant.
- Merci, mon Dieu.
- Vous êtes croyant ? s'enquit Vincent.
Gary sourit nerveusement.
- Non, mais parfois la tentation est grande.

Gary se passa une main sur le front comme pour se faire à une terrifiante idée.
Comme s'il avait lu dans ses pensées, Vincent opina du chef avant de déclarer :
- Oui, Eric est capable de ça. Imaginez de quoi il pourrait être capable si nous le poussions dans ses derniers retranchements.
La perspecive d'affronter Schultz n'apparaissait plus aussi séduisante à Gary, il devait bien l'admettre.
- Il ne va sûrement pas nous donner le choix.
Il s'accorda un délai de réflexion avant d'ajouter avec espoir :
- Je peux donner l'ordre de faire évacuer l'aéroport.
Vincent se râcla bruyamment la gorge.
- Mauvaise idée. Ca reviendrait au même pour lui que d'installer un barrage.
- Evidemment. Il veut qu'on le voit chasser sur le terrain de son choix, mais interdiction de modifier les règles de son jeu.
Vincent acquiesca :
- Vous commencez à bien le cerner. Ce ne sera pas du luxe.
Gary se cramponna à son volant comme pour transmettre plus d'énergie à son véhicule :
- Je compte faire plus que le cerner.

 

15

 

Eric venait de reprendre la route. Il se recoiffa d'une main et examina son uniforme. Il constata avec étonnement qu'il n'était plus taché de sang.
Il oublia vite ce détail insolite en pensant à la foule qui l'attendait à l'aéroport. La fête allait bientôt avoir lieu et c'est lui qui aurait l'honneur de donner le coup d'envoi.

En arrivant sur les lieux, peu de temps après, il fut déçu de trouver aussi peu de monde. Des gens allaient et venaient bien dans le hall, mais l'impression générale ne le satisfaisait pas vraiment.
- Qu'est-ce que tu aurais voulu ? Des strip-teaseuses ?
Une bulle rose sortit des lèvres de Jimmy.
Eric ne lui adressa pas même un regard.
- Tiens, te revoilà, toi ! Me dis pas que l'autre cinglée est avec toi !
L'intéressé ne répondit pas.
- Très bien, fit Eric. Tu commences à devenir un gentil garçon. Si tu continues à être sage, je t'emmènerais peut-être faire un tour en avion.
- Tu sais piloter ?
- Non, mais je trouverai bien quelqu'un pour nous emmener. Je sais être très convaincant, tu sais. Surtout quand je veux faire plaisir à un ami.
- Je te demande juste de ne pas tuer d'hôtesses de l'air.
- Pourquoi je ferai ça ? s'indigna Eric. J'adore les hôtesses de l'air. C'est grâce à elles que la plupart des gens oublient qu'ils peuvent mourir en avion. Ce sont des anges. Et moi, les anges, je les respecte.
- Ca veut dire que tu vas juste les faire souffrir.
Eric regarda enfin le jeune garçon. Il haussa les épaules en soupirant.
- Tu me connais, Jimmy. J'ai besoin d'un contact physique privilégié avec les gens. Je suis comme ça. Faut que je les touche pour me sentir réel.
- Tu pourrais juste...je sais pas moi...leur serrer la main ou leur faire la bise.
- Dis, si c'est pour me sortir des conneries de ce genre, tu peux aller voir ailleurs si j'y suis. Tu le veux ce tour en avion, oui ou non ?
Jimmy secoua rapidement la tête.
- Bon, alors tu la boucles et tu me laisses faire connaissance à ma manière. C'est dingue, ça ! C'est quand on me rend nerveux comme ça que je mets à faire n'importe quoi. Et après, on me reproche d'avoir dépassé les limites. Je suis un type raisonnable. Mais si on m'emmerde, si on critique mes habitudes, forcément je deviens irritable. C'est normal. Faut se mettre un peu à ma place. J'ai pas une vie facile. Je dirais même plus, personne n'aurait envie d'avoir la vie que j'ai. Non, Personne.
Une fillette l'observait parler tout seul avec amusement. Elle lui sourit.
- Dis, monsieur, tu parles à qui ? A des fantômes ?
Eric se baissa et lui sourit à son tour.
- Non, Jimmy, aucune hôtesse.

 

16

 

Gary gara le Landcruiser sur le parking de l'aéroport. Vincent sortit de la voiture et regarda autour delui d'un air ahuri :
- Mais...le parking est vide. On est au bon endroit, vous êtes sûr ?
Gary le rejoignit. Il sourit.
- J'ai fait évacuer les lieux.
Vincent faillit avaler sa langue.
- Quoi ? Mais vous êtes complètement malade !
- Vous avez le droit de le penser, mais je sais très bien ce que je fais.
- Mais tout à l'heure...
- De la pure stratégie. Quand on a appris que le barrage était seulement l'oeuvre de Schultz, j'ai su que j'avais fait le bon choix. Il espérait rencontrer un obstacle sur la route, donc il l'a imaginé. Il ne s'attend pas à trouver l'aéroport vide, donc il va s'employer à le remplir. Tretco a été très clair avec moi à ce sujet. Le pouvoir d'Eric n'a que les limites de son imagination.
- Mais vous êtes complètement inconscient. La maladie de Schultz n'est pas une science exacte.
- Vous ne jouez jamais au poker ?
- Jamais avec la vie des gens !
- Moi non, plus. C'est pour ça que j'adore le poker.
Vincent fusilla l'agent du regard et pointa un index menaçant dans sa direction :
- Si jamais on s'en sort vivant, je vous jure que je...
- Suivez-moi au lieu d'essayer de dire des âneries.
Vincent ne supportait pas de s'être fait avoir de la sorte. Son visage s'empourpra :
- Et puis d'abord, quand est-ce que vous avez appelé pour évacuer l'aéroport ? On a passé la journée collés l'un à l'autre.
Tout en se dirigeant vers les portes du hall, Gary lui lança un regard amusé :
- Vous oubliez le moment où vous avez vomi votre sandwich.
Lorsqu'ils entrèrent dans le hall, ils purent mesurer combien les autorités avaient bien fait leur boulot.
- Pas un chat, observa Vincent avec inquiétude.
- Oui, mais où est Schultz ? s'enquit Gary.
Vincent marcha soudain dans une direction précise.
- Il est aux toilettes.
- Qu'en savez-vous ?
- Mon petit doigt qui me l'a dit.
- Ce ne serait pas plutôt une jolie femme avec un chignon et un manteau gris ?
- Dois-je en conclure que celle que j'ai vu à la station-service n'existait pas ?
Vincent n'était pas dupe de sa propre pathologie ce qui le rendait encore plus attachant. Gary en fut peiné. Il n'avait pas toujours été très tendre avec lui. Il allait s'en excuser lorsqu'ils arrivèrent devant les toilettes.
Gary saisit aussitôt son arme et posa un doigt sur sa bouche pour intimer le silence à son partenaire. Il avait à peine posé sa main sur la poignée que la porte que celle-ci s'ouvrit à la volée. Schultz se rua sur l'agent et le mit à terre. Un coup de feu éclata. Les deux hommes luttèrent pour la possession de l'arme. Eric jubilait.
- La sécurité va rappliquer et vous foutre des bâtons dans les roues. Vous êtes deux beaux minables.
Après un instant d'hésitation, Vincent frappa le tueur dans le dos à plusieurs reprises pour lui faire lâcher prise. Eric semblait totalement insensible à la douleur. Il fronça les sourcils en apercevant Jimmy du coin de l'oeil.
- Tire-toi de là ! C'est pas un spectacle pour les gosses !
Vincent se figea :
- Quoi ?
Eric en profita pour lui envoyer son talon gauche dans les parties. Vincent se plia en deux sous le choc. Une nouvelle détonation se fit entendre.
Schultz se redressa et s'enfuit en courant. Une main plaquée sur l'entrejambe, Vincent vint s'enquérir de l'état de son partenaire.
- Ca va, Gary ?
Il s'épouvanta en voyant ses vêtements tachés de sang.
- Ca va, fit Gary en serrant les dents. Il va juste me ruiner en pressing. Rattrapez-le. Il ne faut pas qu'il s'échappe d'ici.
Vincent lui serra l'épaule.
- Comptez sur moi, il n'ira pas loin.
A ces mots, il ramassa le pistolet et s'élança à la poursuite du tueur.
Eric se frayait un chemin dans la foule devenue soudain plus dense, comme un fait exprès.
- Poussez-vous ! rugit-il.
Il tomba sur trois agents de sécurité.
- Un problème, monsieur ?
Eric tourna la tête. Vincent arrivait droit sur lui. Il avait l'air très déterminé.
- Un type un peu collant. Ca doit être pour ça qu'il se prend pour un super héros.
Les hommes furent insensibles à son humour.
- Vous voulez qu'on vous en débarrasse ?
Eric réfléchit un instant.
- Ouais. Mais faites-ça discrètement. Je vais en profiter pour le baratiner.
Il se retourna et se planta devant Vincent, armé d'un sourire inquiétant qui se voulait amical.
- Ca va tes couilles ?
Vincent secoua la tête en grimaçant.
- Désolé pour l'accueil, reprit Eric, mais si je t'avais simplement dit bonjour, tu aurais pris ça pour une embuscade. Je suis pas hypocrite.
Vincent se redressa comme pour se montrer à la hauteur du défi qui s'annonçait.
- Non, juste Schizophrène. J'imagine que c'est moins grave.
- J'aime pas ton humour, Faulk.
- Désolé, mais le service psychiatrique du Dickinson Mental Health Center ne m'a pas aidé à le bonifier.
Cette allusion détendit quelque peu Schultz.
- Ils t'ont bourré de médocs, hein ? C'est tout ce qu'ils savent faire. Pour eux, on est des animaux d'une espèce inconnue. Ils savent pas où nous ranger, alors ils font comme si ils savaient. Mais on est à part, tu sais. C'est normal qu'on fasse des conneries. Faut le temps d'apprendre à se connaitre.
- Tu pouvais apprendre autrement qu'en tuant des innocents. Moi j'ai fait un autre choix.
- Non, t'as juste obéi à ta conscience. Le choix de l'évidence, c'est pas un choix. Moi je choisis pas non plus. Je fais selon mon coeur. Tu devrais jeter ton flingue. La sécurité est derrière toi.
Vincent sentit qu'il perdait son assurance. Ce n'était pourtant guère le moment. Heureusement, c'est ce moment que choisit Gary pour venir à la rescousse.
Sa blessure était moins grave qu'il n'y paraissait. Vincent en fut soulagé. L'agent s'appuya contre une colonne et murmura avec gravité :
- Vous allez répéter mot pour mot tout ce que je vais vous dire.
- Tu sais aussi bien que moi qu'il n'y a personne à part nous, déclara soudain Vincent avec autorité.
Schultz le toisa avec dédain.
- Ne te prétends pas supérieur à moi. J'ai plus d'expérience que toi, mon vieux.
- Si par expérience, tu entends victimes au compteur, alors oui, tu es plus expérimenté que moi.
Schultz le braqua avec son pistolet de flic.
- Tu me sous-estimes, ça se voit. Tu me prends pour le méchant de l'histoire et tu te dis que ça suffit à faire de toi un héros.
- Oui, dans les grandes lignes, c'est comme ça que je vois les choses. Mais ça veut pas dire que j'ai pas envie que tu t'en sortes.
- Arrête, tu vas me faire pleurer. Je suis très sensible.
- Je sais. Sinon, tu aurais oublié depuis longtemps ce que ton grand-père t'a fait.
- Ah ! J'imagine que ça c'est ta botte secrète. C'est le moment où je vais m'apitoyer sur moi-même en m...
Le regard de Schultz se troubla.
- Putain, vous l'avez amené ici avec vous ! Mais vous êtes des sales fils de put...
Ses yeux étaient visiblement fixés sur son ancien tortionnaire.
- Qu'est-ce que tu fous là, salopard ! Tu veux finir le boulot, hein ? Tu veux ma peau ?
Le pistolet tremblait dans la main d'Eric.
- C'est moi qui vais te la prendre, vieil enfoiré ! Et je vais faire ça lentement, en souvenir du bon vieux temps.  
Vincent s'approcha lentement d'Eric. L'illusion pouvait disparaître à tout instant. Le temps était compté.
Eric pleurait malgré lui. Il soufflait comme pour mieux résister à la vague d'émotions qui le submergeait.
- T'es venu me demander pardon, c'est ça ? Tu crois que je suis assez cinglé pour accepter ? Jamais je te pardonnerai. La torture, c'est pas défendable. Tu aurais dû me tuer. Au lieu de m'élever, tu m'as rabaissé. Je suis devenu un reptile à cause de toi. J'ai passé ma vie à ramper comme un serpent et à me camoufler comme un putain de caméléon !
Eric ne faisait plus du tout attention à Gary et à Vincent qui en avait profité pour se rapprocher de lui. Encore quelques secondes et il pourrait le neutraliser. Mais c'est alors qu'Eric pointa son arme vers lui avec un visage impassible. Toute trace de souffrance avait disparu.
- J'ai pas oublié ce que m'a fait ce vieux salaud. Mais c'est pas pour autant que j'ai envie de revoir sa gueule.
Vincent comprit à cet instant qu'il avait effectivement sous-estimé Eric. Et il allait sûrement le payer au prix fort.
- Tu pointes ton flingue comme si c'était ta queue, mon chou. T'es chargé, tu crois ?
Eric ouvrit de grands yeux en reconnaissant la voix.
- Jenny, mais qu'est-ce que tu f...
La belle rousse l'observait. Elle se tenait contre une colonne dans une pose très glamour.
- C'est la fin pour toi, tu le sais. Tu as fait ce qu'il fallait pour.
Eric voulait l'ignorer, mais il en fut incapable. Peut-être parce qu'il sentait qu'elle était dans le vrai.
- Tu m'as bien aidé à en arriver là. On aurait pu être tellement heureux ensemble.
- Alors pourquoi tu m'as tuée ?
Sous le coup de la surprise, Eric baissa son arme.
- Quoi ?
- Je suis morte et tu le sais.
Jenny tira une bouffée de sa cigarette. On aurait dit une actrice des années cinquante.
- Tu n'as qu'un seul moyen de trouver le salut, mon chou. Un seul.
Elle mima une arme avec sa main libre et se toucha la tempe du bout des doigts.
Eric prit une grande inspiration.
- Si je le fais, ce sera pour me libérer de toi.
Vincent se jeta sur lui pour le désarmer, mais Eric n'eut qu'un geste à faire. Il retourna l'arme contre lui et pressa la détente. Le tueur s'écroula, touché à la poitrine. Jimmy s'agenouilla aussitôt près de lui, les larmes aux yeux :
- Je te jure que j'y suis pour rien ! Je te le jure !
Eric posa une main sur la casquette du garçon avant de lui adresser un dernier regard empli de tendresse :
- Je sais, Jimmy. Je sais.
Il lui serra la main.
- Accroche-toi, fiston. On va décoller.
Puis sa tête bascula en arrière et ses yeux se fermèrent.
Après avoir constaté sa mort, Vincent alla rejoindre Gary pour s'enquérir de son état et le remercier d'avoir joué les entremetteurs. Il ne le trouva pas. Il avait dû en profiter pour appeler des renforts car plusieurs voitures de police arrivèrent sur les lieux et une vingtaine d'hommes bouclèrent rapidement la zone.
Vincent s'adressa directement au chef :
- Je cherche Gary Chase, l'agent du FBI qui était avec moi.
Son interlocuteur posa une main sur son épaule avant d'indiquer du menton un brancard.
- Désolé, il s'en est pas sorti.
Vincent sentit le monde chavirer autour de lui. Il ne comprenait pas. La blessure était insignifiante. Il l'avait vu de ses yeux !
- Où l'avez-vous trouvé ?
- Devant la porte des toilettes. La balle a atteint directement le coeur. Il n'a pas souffert.

 

17



Vincent dévisagea son visiteur. Il aurait voulu dire tellement de choses sur Gary, mais le fait qu'il n'y parvenait pas n'était lié d'aucune manière au peu de temps qu'ils avaient passé ensemble.
- Je suis content de l'avoir connu, dit-il simplement.
Ted Meyers le gratifia d'un sourire amène. Il sentit que cela ne servait à rien de s'éterniser. Il se leva et se dirigea vers la porte.
Une question s'échappa alors des lèvres de Vincent :
- Il vous a parlé de l'accident de voiture de sa femme ?
L'ancien supérieur de Gary soupira longuement.
- Non. Jamais.
Puis il quitta la chambre du Dickinson Mental Health Center.
Vincent se retrouva à nouveau seul, assis sur son lit. Seul avec ses démons.
Il commença à sangloter. Il s'arrêta subitement en sentant quelque chose toucher doucement sa main droite. Il ouvrit les yeux. Sa douleur s'estompa aussitôt. Il releva la tête. Face à lui se tenait Gary Chase. Et il lui souriait.
- Vous êtes le meilleur de tous.

 

 

 

T’as aimé…ou pas

T’as tout lu, tout vu, tout entendu…ou pas

Peu importe, post un com et like la page pour dire que tu existes car ton avis est important pour moi, mais aussi pour le futur de ce blog, un gros merci d’avance !

Commentaires

Salut

Dans le 2 : "Isolé ou en publique, rien ne l’arrête.". Aïe.
Sinon, tu mentionnes souvent l'âge de jimmy, mais en chiffres, chose à éviter. Plutôt "Du haut de ses quinze ans"
Nan sinon, je passais juste sur ton blog, je suis tombé sur ça, et comme j'avais une envie de lire quelque chose...
Ça faisait longtemps que j'avais pas lu un truc de toi, et je retrouve toujours ce côté très epuré dans l'action. Surtout dans la description des personnages. Tu t'attaches à un trait physique en particulier et t'en sers tout du long, chose qui me rapelle pas mal Herbert.
J'aime beaucoup ta manière de présenter la schizophrénie de Schultz, en particulier dans le café (7). le point de vue interne permet de laisser à ton lecteur le soin de demêler le vrai du faux. Là, je sens pas mal une autre influence, dont tu avais parlé par le passé sur le rapport au réel...

Je repasserai quand j'aurais fini.

Sinon, je trouve ça très bon, même si parfois, c'est un peu trop épuré au niveau décors. La majorité des sensations évoquées sont visuelles, donc ça donne un côté très cinématographique. Essaie de faire appel aux autres des cinq sens, comme ça, tu pourras accroître le spectre du ressenti.

Merci pour cette lecture

Amitiés

Slarti

Écrit par : Slartibartfast | jeudi, 14 juillet 2011

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Je repasse donc comme promis
Bah, que dire ? Au niveau des dialogues, la mise en page est altérée, forcément, ça choque un peu...
Sinon, tu te concentres énormément sur les dialogues et peu sur les descriptions de réactions à côté, ce qui, d'après moi, nuit un peu à la clarté. Pose le truc, histoire de ménager ton effet.

Sinon, excepté ces petites remarques, j'aime toujours autant. Et enrage de ne pas connaitre la suite.

Écrit par : Slartibartfast | dimanche, 17 juillet 2011

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Salut Slarti, content de te retrouver ! Merci pour ton passage et tes remarques pertinentes. J'ai pour l'instant mis de côté cette histoire dans un coin de ma tête car j'ai d'autres préoccupations, mais j'ai trouvé la fin depuis un moment alors j'espère pouvoir être en mesure de la publier bientôt. Patience... A bientôt !

Écrit par : greg armatory | mercredi, 20 juillet 2011

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