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mardi, 14 octobre 2014

Le Loup, le Renard et la Belette [Fanfics]

Bannière MERLIN EPISODE 2 bis.jpg

Lien vers l'Episode 1 : La Faute de Merlin

 

 2. Le Loup, le Renard et la Belette

 

Dame Ygerne était assise sur un banc dans les jardins du château. Son visage pensif laissait deviner des tourments intérieurs d’une indicible force. Cet état d’esprit contrastait grandement avec la magnificence du paysage environnant. L’arrivée subite de Jeanne, sa servante, occasionna une trêve pour le moins bienvenue à ses sombres pensées.
- Madame, vous avez reçu une lettre. C’est important. Un cavalier me l’a donnée sous condition de vous la remettre en mains propres.
Sans un mot, l’intéressée prit la lettre, ne sachant si elle devait s’en réjouir ou s’en inquiéter.
En la dépliant, elle remarqua immédiatement qu’elle n’était pas paraphée. Et c’est donc avec une certaine appréhension qu’elle prit connaissance de son contenu :

Dame Ygerne, je connais la vérité. Si vous ne voulez pas que le Duc l’apprenne aussi, déposez 2000 pièces d’or dans la cheminée de la maison en ruines près de l’étang de la Veuve. Alors seulement,  je tairais votre secret. Vous avez trois jours !

Le visage de Dame Ygerne pâlit à vue d’œil. Elle qui espérait un peu de réconfort venait d’atteindre un nouveau palier dans sa tragédie personnelle.
- Qu’y a-t-il, Madame ? Cette nouvelle paraît bien triste.
Dame Ygerne referma bien vite la lettre.
- Elle l’est, Jeanne, elle l’est. Merci. Vous pouvez disposer.
Bien qu’embarrassée de laisser sa maîtresse dans un tel désarroi, Jeanne s’exécuta promptement.
Cédant à la panique, la Duchesse se leva brusquement et scruta les alentours, persuadée d’être épiée. Lorsqu’elle s’aperçut qu’un jardinier l’observait, sa méfiance se transforma en véritable paranoïa. Se sentant beaucoup trop vulnérable, ses craintes se changèrent en colère qu’elle porta sur le domestique :
- Qu’est-ce que vous avez à m’espionner ?
L’intéressé s’inquiéta vivement de cette réaction :
- Tout va bien, Madame ?
Le ton condescendant de l’homme eut le don de restaurer la lucidité de Dame Ygerne. Elle bredouilla une vague excuse avant de s’enfuir en larmes en direction du château.

Une fois rassérénée, l’épouse du Duc s’assit sur son lit et tenta de résoudre posément l’énigme que constituaient cette lettre et son mystérieux auteur. Intérieurement, elle se repassa cette fameuse nuit où tout pour elle avait changé. Alors qu’elle-même avait été incapable de confondre l’usurpateur, qui, sur le camp, avait bien pu découvrir la terrible vérité ?
Bien sûr, il y avait Uther, l’instigateur de cette douce manigance, mais il n’aurait jamais pu parvenir à ses fins sans l’aide d’un puissant mage. Et un puissant mage, Uther en avait justement un à sa botte : Merlin l’Enchanteur ! Ce nom s’imposa comme une évidence dans l’esprit de Ygerne. Mais quel intérêt aurait pu avoir les deux hommes à lui soutirer ainsi la malheureuse somme de deux mille pièces d’or ? Aucun. Ni l’un, ni l’autre n’étaient dans le besoin. Etait-ce simplement un jeu pervers que tentait de lui imposer le Roi afin de satisfaire ses plus vils penchants ? Ou était-ce Merlin qui cherchait un nouveau moyen de l’attirer une fois encore dans les bras de son maître ? Finalement peu importait la réponse : elle se retrouvait dans tous les cas prisonnière de cet odieux chantage. De ce fait, sa décision était prise : elle paierait pour ne pas avoir à porter un fardeau supplémentaire et peut-être ainsi s’amender de sa faute.

Au soir du troisième jour, quelqu’un frappa à la porte de la chambre ducale. Le Duc de Gorlet était absorbé par la lecture de son courrier, tandis que Dame Ygerne brossait, comme à l’accoutumée, ses longs cheveux devant son miroir. Voyant que son époux ne comptait pas bouger le petit doigt, elle prit l’initiative de répondre :
-  Qui est là ?
- C’est Jeanne, Madame. Je suis venu vous prévenir que votre bain était prêt.
- Merci Jeanne, j’arrive tout de suite.
Gorlet daigna enfin lever le nez de ses papiers :
- J’imagine que ça va encore durer des plombes et que d’ici à ce que vous reveniez, je serais endormi depuis belle lurette, comme d’habitude !
Comme d’habitude, Ygerne ne releva pas la remarque désobligeante et sans mot dire, quitta la chambre.
Une fois dans le couloir, Jeanne s’approcha de sa maîtresse et lui murmura à l’oreille :
- J’ai préparé vos affaires dans la salle de bains. Vous n’avez plus qu’à vous préparer. Surtout passez bien par la porte arrière de la cuisine. Les gardes qui surveillent l’entrée du château sont déjà en train de cuver mon vin. Soyez très prudente, Madame. Je m’en voudrais qu’il vous arrive quelque chose.
Dame Ygerne lui adressa un regard empli de gratitude.
- Je vous remercie, Jeanne. Je sais qu’on ne se connaît pas encore très bien, mais sachez que votre soutien dans cette épreuve compte beaucoup à mes yeux et ne sera pas oublié.
Même si sa maîtresse ne lui avait pas révélé le contenu de la lettre, Jeanne avait de bonnes raisons de le lier à cette sortie furtive. Aussi se contenta-t-elle d’un sourire complice avant d’ajouter :
- Je resterai dans la salle de bains jusqu’à votre retour, juste au cas où.
Ce fut donc sans peine que Dame Ygerne gagna la cour. Elle contourna prudemment les gardes complètement ivres et c’est alors qu’un cri aigu la fit sursauter : elle venait d’écraser la patte d’un chat errant.  Elle pesta après l’animal qui détala aussitôt sans demander son reste, puis fut soulagé de constater que tout ce vacarme n’avait éveillé les soupçons de personne.
Après cet incident, la Duchesse quitta enfin l’enceinte du château, sans autre embûche. Le chemin jusqu’à l’Etang de la Veuve lui sembla durer une éternité. Sans doute était-ce dû au poids des deux mille pièces d’or qu’elle transportait. Lorsqu’elle déposa l’argent dans la cheminée de la maison en ruines, elle se sentit soulagée de son premier fardeau. Il lui fallut attendre d’être sur le chemin du retour pour se sentir libérée du second : son maître chanteur.

La semaine qui suivit se déroula sans aucun autre incident notable. Dame Ygerne s’autorisait de plus en plus à vivre sereinement son quotidien au château. L’ombre de la menace, dont elle avait fait l’objet,  semblait s’éloigner de jour en jour pour ne plus paraître qu’un lointain souvenir.
Un jour où elle se sentait particulièrement joviale, la Duchesse prêta main forte au jardinier pour la taille des rosiers. Celui-ci ne savait décidément pas sur quel pied danser devant le tempérament fort lunatique de sa maîtresse. Pour autant, il apprécia pleinement ce moment de partage et de collaboration. L’arrivée soudaine de Jeanne, porteuse d’une nouvelle missive, anéantit instantanément la félicité du moment présent. Voyant le sourire de sa maîtresse se flétrir, le jardinier crut sage de s’éclipser discrètement. A la vue de la mine sombre de sa suivante, le visage de Dame Ygerne se décomposa à son tour. C’est donc d’une voix tremblante qu’elle demanda :
- Un cavalier ?
Jeanne hocha la tête avant de répondre :
- Le même que la dernière fois, j’en ai bien peur.
La Duchesse se saisit de la lettre avant de s’asseoir sur le banc le plus proche. Elle prit alors une profonde inspiration avant de prendre connaissance de son contenu :

Dame Ygerne, je vous remercie pour ce premier versement. Mais comme vous l’aurez sans doute deviné, votre parole est d’argent et mon silence est d’or. Vous ne verrez donc aucun inconvénient à ce que je vous réclame à nouveau la modique somme de 2000 pièces d’or. Comme vous savez déjà où et quand déposer l’argent, je me contenterais de vous dire à très bientôt !

Dame Ygerne comprit que son répit n’avait été qu’une illusion savamment orchestrée par son maître chanteur. De s’être soumise une première fois à sa volonté la condamnait désormais à lui obéir aveuglément sur le long terme. A vie ?
Elle se leva brusquement, comme pour s’opposer à cette terrifiante perspective.
Jeanne lui prit doucement le bras.
- Vous pouvez encore compter sur moi, Madame. Si vous devez sortir cette nuit, je ferai en sorte que nul ne le sache. Avec moi votre secret sera bien gardé.
Dame Ygerne la remercia d’un hochement de tête tout en ne pouvant réprimer un étrange frisson. En regardant sa servante s’éloigner, elle se livra à une inévitable introspection. Tous ces mystères, ces secrets qu’elle se devait de dissimuler, l’épuisaient totalement. Elle ne supportait plus de se sentir ainsi traquée, menacée par des forces invisibles. Il lui fallait trouver une faille dans la stratégie de son adversaire. Il y en avait forcément une. C’était un être humain, après tout, pas un démon. Elle repensa au cavalier, celui-là même qui avait apporté par deux fois les lettres à Jeanne et qu’elle seule avait vu. Ce cavalier n’était peut-être lui-même qu’un intermédiaire, mais il était assurément une piste inestimable pour trouver le misérable qui tirait les ficelles. Un plan commença alors à germer dans son esprit. Un sourire se dessina sur ses lèvres. Il était grand temps pour elle de riposter.

Trois jours plus tard, Dame Ygerne apporta la somme convenue à l’endroit désigné. L’aller et le retour furent bien moins pénibles que la première fois. Elle savait que ce n’était que partie remise et cette pensée suffisait à lui insuffler courage et patience.

De par son rang, il fut aisé pour elle de trouver et d’engager un espion renommé. Tant et si bien qu’elle se morigéna de ne pas l’avoir fait plus tôt. La peur n’a pas son égale pour museler le plus vif des esprits. Cependant, elle savait qu’elle avait malgré elle endormi les soupçons sur une probable défense de sa part. Cela ne pourrait que lui être avantageux au moment de confondre son adversaire.
Elle tendit une bourse remplie à l’espion et murmura :
- Vous resterez dans l’enceinte du château et dès que ce cavalier viendra apporter une autre lettre à ma servante, vous le suivrez. Aucune intervention. Je veux juste savoir pour qui il travaille et où se terre son maître.
L’homme s’inclina.
- Très bien. Dès que j’ai l’information, je reprends contact avec vous.
L’espion ajusta sa capuche avant de quitter le prieuré.

Plusieurs jours passèrent. Dame Ygerne avait bien du mal à penser à autre chose qu’à sa future revanche et ainsi galvanisée, elle se surprenait à attendre fébrilement une autre lettre.
Un soir, alors qu’elle prenait l’air avant de retrouver son époux, elle faillit à nouveau écraser le chat errant de l’autre fois.
- Maudite bête, tu es encore là ?
Elle se mit à courir après lui, tentant vainement de l’attraper. C’est ainsi que le hasard voulut qu’elle aperçoive une silhouette familière se glisser furtivement dans la cour. Malgré la pénombre, la Duchesse reconnut rapidement Jeanne. La jeune femme avait une démarche particulière pour son âge, presque claudicante, qui n’appartenait qu’à elle. Intriguée, Dame Ygerne oublia le chat et se camouflant dans l’ombre, suivit des yeux sa servante en maraude. Elle l’observa passer les portes à la barbe des gardes enivrés et sa curiosité n’en fut que plus aiguisée. Où la brave femme pouvait-elle bien aller à une heure aussi avancée ? Ce n’était guère conventionnel. Elle passa les portes à son tour et suivit Jeanne à bonne distance. Elle aurait dû être gênée d’espionner ainsi celle qui la soutenait si bien, mais quelque chose lui disait qu’elle était sur le point de faire une découverte intéressante. Après tout, ce n’était pas si souvent qu’elle s’immisçait dans les intrigues amoureuses des autres. Et puis cela l’aiderait sans mal à occuper son esprit autrement qu’en ruminant sa quête de vengeance.

Après un trajet qui parut interminable à la Duchesse, Jeanne finit par s’arrêter devant une auberge à l’abandon. Elle toqua à la porte selon un code visiblement bien établi.
Cachée derrière un arbre, Dame Ygerne tendit alors le cou.
- La coquine. Elle a un rendez-vous galant !
Le galant en question ouvrit la porte et après avoir regardé brièvement autour d’elle, la servante s’engouffra à l’intérieur du bâtiment.
Dame Ygerne eut tôt fait de s’accroupir sous une fenêtre cassée afin de saisir une conversation prévue pour être secrète.
- Alors ? fit la voix de l’homme. Tout se passe pour le mieux ?
- Absolument, répondit Jeanne. Elle a toute confiance en moi.
- Tant mieux parce que je n’ai pas de bonnes nouvelles. Ils ont changé d’avis. Ils veulent que je paie le reste de mes dettes de jeux avant la fin du mois. Sinon…
- Ca veut dire quoi ?
- Ca veut dire qu’on va lui demander plus la prochaine fois. On a pas le choix.
- Combien ?
- Le double.
Dame Ygerne dut plaquer une main sur sa bouche pour étouffer un hoquet de surprise. Ce n’était pas un rendez-vous galant, loin de là. Sans le vouloir, elle venait de démasquer son maître chanteur ainsi que son complice. Jeanne s’était servie d’elle. C’est elle qui connaissait son secret et qui sans nul doute, pour régler les dettes de son compagnon, avait manigancé une telle fourberie. Pour Ygerne, ce fut comme de recevoir un coup de poignard dans le dos. La douleur de cette trahison atténuée, elle ne fut plus que vengeance, plus encore qu’auparavant.
Elle dut se faire violence pour ne pas pénétrer dans l’auberge et faire éclater sa colère. Mais elle savait que les deux criminels méritaient un sort plus cruel, un châtiment à la hauteur de l’humiliation qu’ils lui avaient fait subir. Elle s’éloigna discrètement du théâtre du complot, le regard débordant d’une haine brûlante.

Le lendemain matin, alors que Jeanne terminait de débarrasser le petit-déjeuner, Ygerne interpella sa servante :
- Je n’ai pas pour habitude de faire ça, mais j’aimerais beaucoup vous avoir à ma table ce midi. Le Duc est parti à la chasse pour la journée, cela nous donnera l’occasion de partager un moment privilégié. Et pour moi, ce sera un bon moyen de vous exprimer ma gratitude pour toute la discrétion dont vous avez fait preuve ces dernières semaines.
Après un bref instant d’hésitation, Jeanne fit une légère révérence :
- Ce serait un honneur, Madame.

Lorsque Jeanne pénétra dans la salle à manger afin de préparer le repas à venir, elle fut stupéfaite de trouver sa maîtresse très occupée à garnir la table de victuailles. Ygerne avait visiblement mis les petits plats dans les grands. En voyant son « invitée » arriver, la Duchesse lui adressa un généreux sourire :
- Aujourd’hui, c’est à mon tour de m’occuper de vous.
Tirant une chaise, elle invita Jeanne à s’asseoir. Abasourdie, tant par l’abondance des plats que par la prévenance de sa maîtresse, la servante s’exécuta machinalement. A son tour, Ygerne prit place à la table et le festin put alors commencer.
La Duchesse remplit un verre de vin qu’elle s’empressa de tendre à Jeanne :
- Tenez, goûtez ceci, vous m’en direz des nouvelles.
La suivante accepta le verre par politesse. Lorsque l’onctueux breuvage coula dans sa gorge, elle comprit qu’il ne servait plus à rien de résister à l’appel des convenances. Ce fut donc avec un plaisir apparent qu’elle se mit en devoir de garnir son assiette. Rillettes et saucissons, pâtés et volailles, rien ne semblait être en mesure de combler son dévorant appétit. De l’autre côté de la table, Ygerne se délectait elle aussi, mais essentiellement de voir sa convive se rassasier de la sorte :
- Je suis ravie de constater que tout cela est à votre goût !
Jeanne, la bouche encore débordante de chair, se permit de répondre :
- Madame, ce repas est tout simplement DI-VIN. Après cela, je peux mourir heureuse.
A ces mots, Ygerne ne put s’empêcher d’esquisser un sourire carnassier.
Effarée, Jeanne contempla son assiette vide :
- Moi qui croyais avoir un appétit d’oiseau, j’ai l’impression d’avoir mangé pour toute une vie !
- Vous m’en voyez ravie, ma chère, déclara Ygerne avec sincérité. Mais j’ose espérer que vous me ferez le plaisir de prendre du dessert.
Joignant le geste à la parole, elle souleva une gigantesque cloche en argent, révélant une alléchante tarte aux myrtilles. Jeanne n’eut pas le temps de réagir : sa maîtresse garnissait déjà son assiette d’une imposante part.
- Régalez-vous de cette délicieuse tarte que je vous ai tout spécialement préparée.
- C’est vraiment tentant, Madame, mais j’ai bien peur que mon ventre n’explose si j’avale encore la moindre bouchée.
- Un soupçon de gourmandise n’a jamais tué personne à ce que je sache. Succombez donc à la tentation.
Devant un dessert si appétissant et une hôtesse si insistante, Jeanne n’eut d’autre choix que de s’exécuter.
Elle porta à sa bouche une, puis deux cuillérées avant de se laisser complètement submerger par sa gourmandise. Tandis que sa servante mangeait goulûment, Ygerne l’observait avec l’attention d’un prédateur guettant sa proie. Elle ne s’émut même pas lorsque Jeanne commença à suffoquer. Celle-ci porta instinctivement ses mains à sa gorge et se leva en renversant sa chaise. Les violentes quintes de toux se succédèrent au point d’alerter Dame Ygerne qui se porta vers sa suivante en difficulté. Mais parvenant enfin à reprendre son souffle, Jeanne l’arrêta d’un geste avant de recracher le morceau de tarte qui lui entravait la gorge. Une fois rassurée sur son état, la maîtresse des lieux déclara d’un ton amusé :
- Quand je vous disais de succomber à la tentation, je ne pensais pas que vous me prendriez au mot !

Ygerne déposa le coffret dans l’âtre et reprit aussitôt le chemin du château. Une heure ne s’était pas écoulée lorsqu’un couple arriva sur les lieux. Les mains avides de l’homme et de la femme enlevèrent le coffret. Leurs yeux s’illuminèrent à la vue des quatre mille pièces d’or. Ils s’éloignèrent à leur tour, mais à peine eurent-ils quitté la zone que quatre malandrins leur tombèrent dessus. Le couple crut évidemment à des bandits de grands chemins. Rapidement neutralisé par ces quatre vigoureux gaillards, le tandem fut conduit devant un bâtiment qu’ils reconnurent au premier coup d’œil. A l’entrée de l’auberge abandonnée, une silhouette encapuchonnée semblait attendre leur venue. Lorsque le couple fut amené devant elle, Ygerne dévoila son visage à la grande stupeur de Jeanne et de son acolyte.
- Madame, je…
Ygerne la toisait avec autant de compassion qu’un chat peut en accorder à une souris.
- Je suppose que vous reconnaissez l’endroit. Moi, c’est ici que j’ai découvert qui vous étiez vraiment. Vous auriez dû faire du théâtre, Jeanne. Mais du théâtre de marionnettes, car vous tirez très bien les ficelles. Je ne veux savoir qu’une seule chose. Comment avez-vous su pour moi ?
Jeanne déglutit. Elle n’était vraiment pas en position de négocier. Malgré cela, elle afficha une certaine assurance. Celle, sans doute, acquise avec l’expérience de sa pratique.
- Promettez-moi que vous me laisserez partir et je vous le dirai.
Son compagnon fit les gros yeux. Il commença à protester, mais Ygerne l’interrompit d’un geste autoritaire, sans même un regard à son encontre. Elle n’avait d’yeux que pour son ex-servante.
- Entendu. Je vous écoute.
- Vous vous souvenez le matin du jour où votre époux est revenu victorieux de la guerre contre les Saxons ?
Ygerne acquiesça.
- Comment l’oublier ?
- Et bien, le Duc a commandé des tartines. Chose qu’il n’avait jamais fait en temps normal. Cela m’avait déjà mis la puce à l’oreille. Lorsque je l’ai vu revenir avec tous les soldats, j’ai compris que l’homme que j’avais servi n’était qu’un imposteur, aussi réussi que pouvait être son déguisement.
- Je dois avouer que le coup des tartines m’a aussi paru étrange. Mais il faut dire qu’avec la nuit que je venais de passer, j’avais le droit d’être un peu distraite. Il faut croire que vous avez été plus maligne que moi. Pour autant, vous auriez dû en rester là. Voilà où vous a mené votre cupidité.
Ygerne arracha le coffret des mains de Jeanne et le remit au chef des esclavagistes.
- Voici la somme convenue.
La servante s’épouvanta en comprenant le sort que lui réservait la Duchesse :
- Mais vous aviez promis…
Ygerne lui fit face, plongeant le venin de ses yeux dans les siens :
- Je dois quand même vous remercier, Jeanne. Vous m’avez appris une chose essentielle : toujours avoir un coup d’avance.
Tandis que les hommes les emmenaient de force, son compagnon et elle, Jeanne hurla en dévisageant une dernière fois celle qu’elle avait eu la faiblesse de croire si soumise.

Sur le bateau qui devait les emmener loin d’ici, le chef des esclavagistes s’intéressa à ses prisonniers. Il jaugea Jeanne comme un vulgaire morceau de viande :
- Je connais un chef Burgonde à qui tu devrais plaire. Me demande pas pourquoi, mais il adore lécher un pied bot après un bon banquet. Tu t’appelles Jeanne, c’et bien ça ?
La jeune femme opina, le visage aussi blême que la lune elle-même.
L’esclavagiste, enjoué,  jeta ensuite son dévolu sur son complice :
- Toi, tu seras parfait pour les galères. C’est quoi ton nom ?
L’homme soupira.
- Venec.
Le marchand pencha la tête et sourit :
- Venec ? C’est chouette comme nom. Tiens, si jamais j’ai un fils, je pense que je l’appellerai comme toi !

Ygerne contempla la lune, aussi calme et rayonnante qu’elle à présent. Elle respira un grand coup. Elle ne s’était jamais sentie aussi libre. Et pas seulement parce qu’elle avait mis fin à la menace qui pesait sur elle. Elle était consciente d’avoir brisé des chaînes en elle. Cette mésaventure lui avait fait perdre son innocence. La vie n’aurait désormais plus la même saveur car elle se chargerait d’y mordre à pleines dents, sans l’ombre d’un scrupule.
Elle se retourna pour prendre le chemin du château. C’est à peine si elle vit la silhouette encapuchonnée. Un éclair l’aveugla et elle s’écroula aussitôt comme foudroyée…

A suivre :

Episode 3 : L'Enlèvement d'Ygerne

(en cours d'écriture)

 

 

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